vendredi 29 septembre 2017

Complainte du coquelicot

    Que je suis donc fragile dans ma robe froissée… Mon rouge profond se ride de plis sombres, et mon beau tissu se déchire un peu plus à chaque instant. Ah ! laissez-moi une chance !

    Je disais : « voyez cette terre sombre ! comme elle est laide, plate, absurde dans ses petites poussières agglomérées… Sa couleur noire me chagrine tant que j’en oublie la lumière du soleil ! Maudit soit mon père qui me planta là, le pied dans la boue… Emmenez-moi loin d’ici, où l’herbe est verte, l’eau transparente et le ciel infini. »
    Je remerciais les franges du jeune blé, qui recouvraient cette nudité d’un tapis soyeux. Leur velours vert s’accordait avec les chants des oiseaux et la caresse du vent. J’admirais ensuite leur maturité dorée, qui inondait le champ d’une richesse ondulée. Près d’eux, je voyais mon sort en azur et en or.
    La pluie, en averses sournoises, me rappelait brutalement ma modeste condition. L’été exhalait alors ses parfums d’humidité dont les poètes raffolent, mais qui me soulèvent le cœur. Les vapeurs montaient directement du ventre de la terre, âcres, étouffantes. Les vers et les limaces sortaient de toutes parts, fouillant dans les entrailles de cette masse obscure pour se nourrir de ses cadavres. Ce spectacle me répugnait, et je soutenais ma robe colorée pour ne pas la laisser tremper dans la boue puante.
    Comme ma fierté était vaine…

    Me voilà arraché à ma terre. Arraché un matin d’été, en un soleil si beau que je crus entendre sonner mon heure de gloire. Enfin, j’étais libéré des griffes du sol ! Mieux encore : je survolais le champ de blé en un mouvement triomphal !
    … qui me donna bientôt le vertige.

    Un vertige croissant.

    Un malaise inexprimable, sur fond de chanson d’enfant. Je me vis suspendu à la main du gamin qui m’avait enlevé, prisonnier de ses doigts collants et de ses gestes brusques.
    La lumière se tamisa peu à peu, à mesure que le mouvement se calmait et que les forces me quittaient. Je sentis une fraîcheur bienfaisante qui m’apaisa un court instant : celle d’une eau claire et brillante… Le malaise, cependant, me poussait chaque seconde un peu plus bas.


    Debout, dans cette eau dont j’ai toujours rêvé, je n’ai que le temps de regretter… Ni le blé ni le ciel n’ont crié quand ils m’ont vu arraché. La terre, seule, a tenté de lutter contre mon agresseur, avant de s’ouvrir en une blessure insignifiante. Elle m’a déjà oublié, alors que son sein me manque à mort.
    « À mort ! » Toute la nature crie ma condamnation.
    Ma tête est pesante… Mes pétales se détachent un à un, et tombent piteusement sur une table de bois. J’incline ma tige diaphane, alourdie par mon cœur vide, et je la laisse se confondre avec la paroi du triste vase qu’on m’a donné en tombeau. La caresse du verre froid m’est presque douce...

    Je lâche prise. Tout mon corps s’affaisse et s’amollit. La mort me terrasse.
    J’étais un si beau coquelicot !

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