dimanche 8 mai 2016

Les saisons du cœur

Lundi. Il pleut. L’été s’annonce par un déluge.
    Elle enfile un blouson de cuir, attrape parapluie et sac à main. La porte claque derrière elle. Elle a envie d’amour, aujourd’hui. C’est marrant, ça… elle ne sait pas bien ce qu’elle attend exactement. Affection passagère, amour d’une vie ? Peu importe, elle est prête à vivre l’aventure de ce jour.
    Elle rêve en fleurs bleues, enfile ses écouteurs et enclenche la musique qui la grise depuis quelques jours. Quelques notes, quelques basses… et puis l’envol ! Elle plane. Les yeux fermés, à peine troublée par les secousses du tramway, elle emballe son cœur de couleurs chaudes.
    En sortant, elle ouvre son parapluie rouge qui éclot comme une fleur pour piquer la grisaille. Elle chante la musique qui imprègne son âme. Les gens râlent sur son passage, maudissant la jeunesse et son monde électronique. Elle se rit d’eux. Elle est libre, libre comme le vent ! Elle leur sourit d’une joie franche. Elle danse, tourne sur elle-même, oubliant parfois de s’abriter sous sa toile rouge.
    Elle ouvre d’une pression sèche le portail qui l’accueille devant son entreprise. Le bâtiment est laid, la pluie déborde de son toit dans des gouttières mal dimensionnées… mais, pour un peu, elle saluerait cette façade familière d’un joyeux bonjour !

Mardi. La pluie, encore, et la foudre qui frappe au loin.
    Dans son bureau, elle chantonne… à voix basse, pour ne pas gêner son supérieur qui travaille à côté. Ce soir, elle voit une amie de longue date. Elles ont tant de choses à se dire ! Elle a une multitude de désirs à confier : ce rêve qu’elle a de voler comme les hirondelles, pour contempler le monde d’en-haut ; sa soif d’amour, de beauté, de plénitude…
    Les calculs s’alignent sur un tableur Excel. Elle a toute la peine du monde à se concentrer. La lumière zèbre le ciel en éclairs puissants. Le monde gronde, tremble et résonne. Les collègues râlent contre le temps.
    Le temps est beau ! pense-t-elle avec une moue moqueuse. La lumière s’abaisse sur Terre, et les hommes trouvent encore le moyen de se plaindre… Quelle ironie pour les âmes qui l’ont tant cherchée !

Mercredi. L’orage a chassé les ténèbres. Le soleil reluit, timide. Les températures ont chuté. Il faut se couvrir de pulls chauds.
    Elle est maussade, aujourd’hui. Elle a vu son amie hier. Leur conversation n’a fait qu’effleurer tout ce qui la hante profondément, fuyant les questions existentielles avec une adresse frustrante. Elle a détesté cette fausse légèreté des phrases échangées, convenues et superficielles.
    Elle serre le poing sur la souris d’ordinateur. Elle est assoiffée de grandeur, insatisfaite par nature. Au loin, les montagnes se découvrent, et elle ne se lasse pas de les contempler. Ah ! Grimper là-haut ! Quelle joie, quelle folie inaccessible dans ce bureau-prison…
    Elle ferme son tableur. Discrètement, elle cherche sur Internet des parcours de randonnée.

Jeudi. Dieu, que la semaine est longue ! et ce travail interminable…
    Elle a repéré des chemins, des sommets intéressants. Elle a hâte de mettre ses projets à exécution. L’heure tourne, c’est la pause déjeuner. Elle s’éclipse alors que ses collègues se rassemblent autour d’une table. À bien choisir, elle préfère s’isoler, marcher dans les rues, les champs, les bois… Elle cueille des fleurs sauvages parmi la multitude qui tapisse les talus. Puisse leur parfum délicieux inviter le bonheur au travail !
    ... mais qu’est-ce, au juste, le bonheur ? Elle médite des citations qui lui reviennent. Elle s’allonge dans l’herbe, déroule ses pensées au rythme de la musique…
    Le ciel est profond, magnifique. Oh ! se jeter dans cet infini ! Gravir les montagnes pour s’en approcher, et ouvrir les bras au rêve de tous les hommes ! Escalader les parois, blesser son humanité pour s’arrimer à la divine création… Monter sur les plus petits trottoirs et gagner quelques centimètres vers le Ciel !

Vendredi. Le week-end approche. Le soleil redouble d’ardeur.
    Quelle chaleur ! Encore une journée du désert, à attendre le week-end… Comment rester devant son écran quand le monde est si beau dehors ? Les fleurs fanent, assoiffées. Elle les jette d’une main impatiente. La journée ne peut-elle donc se finir ? et, avec elle, cette semaine passionnée ! Elle a tant de choses à vivre, à dire, à choisir… Tant d’amour à donner ! et elle ne sait où le déverser. Embrasser la Terre ! se donner, se laisser crucifier s’il le faut ! mais aimer enfin…
    17 heures. Elle ramasse ses affaires d’un seul geste, et s’en va en coup de vent.

Samedi, au soleil couchant.
    Elle a tant marché qu’elle en est épuisée. Ses pieds sont brûlés, ses yeux éblouis, son cœur étouffé par l’effort. Elle lave ses plaies, s’allonge pour éloigner un mal de tête. Les larmes coulent, abondantes, inondant ses joues. Tout désir s’est effacé dans cette course folle. Elle ne sent plus rien, sauf la sourde solitude qui lui tient compagnie depuis des années.
    Que faire à présent ? Quand sera-t-elle enfin apaisée ? Elle s’endort, enveloppée de ses pleurs.

Dimanche.
    Le voilà !
    C’est donc ça… à quoi bon s’agiter ?
    Il est là, l’Amour éternel. La Chair divine, reçue au creux de la main.
    Il s’ouvre, le Ciel ! Plus proche encore dans cette église obscure que sur les cimes des montagnes… 

2 commentaires:

  1. Merci mille fois pour cette belle nouvelle

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  2. on peut pas dire que ce soit un hymne au travail de bureau! mais on te remmènera en montagne, et à la messe!!!

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