jeudi 26 mai 2016

Soudain

    « Soudain, il ne reste plus rien. » Ce pourrait être le titre d’un mauvais film tragique à la française : la dramatique projection d’une vie dévastée dont le propriétaire se lamente et se laisse mourir. Une histoire dépourvue d’action intéressante puisque, par son seul nom, le film avait annoncé qu’il ne se passerait « rien » après le « soudain ».
    Ou bien, ce pourrait être un livre oublié et poussiéreux relatant l’histoire d’Hiroshima, fuie, dévastée, inconsolable. Aujourd’hui, je me sens Hiroshima. Le soleil me nargue ; ma pluie est intarissable.

    Je suis enceinte. Enceinte à nouveau – deuxième grossesse, deuxième erreur. Ma vie est une ruine, de ces vestiges que les producteurs font souligner d’une obscure clarté.
    Au début, elle était parfaitement ajustée. Je marchais sur la ligne de crête. J’avais un poste convoité chez Google, une voiture neuve, les cheveux blonds retenus par des Ray-Ban, un appartement en centre-ville, et même une armoire Louis XV… Le petit bonheur ! Le soir, je n’avais que quelques pas à faire pour rejoindre le café « So Paris ! » et commander un chocolat chaud au milieu des buveurs de cocktail… C’est ainsi qu’il m’a repérée et que la dégringolade a commencé. Sans s’annoncer. Aussi insolente que Géraud.
    Ses potes l’appelaient « Gégé » ! ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille : c’est le genre de surnom qui voue toute une vie à l’échec et à la damnation… Il était joueur, il a parié – tout haut avec les clients du bar – qu’il me ferait sienne, et c’est ce qu’il a obtenu pendant 12 ans après m’avoir épousée.
    Bon sang ! ce qu’on les a désirés, ces enfants ! Il en parlait dans son sommeil, tandis que je pleurais de ne pouvoir emmêler 2 ou 3 prénoms chéris dans mes colères… et quand Philippe s’est annoncé, après 7 ans de mariage, quelle allégresse ! Le malheur semblait enfin éradiqué sur Terre ! Je revois Géraud bondissant à mes premières contractions. J’entends encore son hurlement de joie répondant à mes cris de douleur. C’est la première fois – la dernière, hélas ! – que je l’ai détesté.

    Géraud et moi nous sommes aimés passionnément. Nous avons croqué notre amour comme un fruit béni, d’autant plus juteux qu’il nous était tout offert. Rien à voir avec la pomme de l’Éden ! Il était de ces gens énervants qui réconcilient guerre et paix d’un seul rire. Aimé, hissé sur un piédestal, il était pardonné instantanément pour tous ses défauts. Geneviève de Fontenay ne lui aurait pas tenu rigueur de son nez tordu, de son visage asymétrique ; elle l’aurait proclamé beau sans sourciller ! Pour une seule chose on lui en voudra longtemps, sourdement, c’est sa mort.
    Philippe a éclairé notre vie de son innocence d’enfant. Je parlais d’erreurs tout à l’heure. La naissance de Phil n’en était pas une, bien sûr ! Ce gamin microscopique a été mon premier coup de foudre. Le complexe d’Œdipe inversé : j’étais gaga de mon fils comme une militante de la SPA devant ses chatons… moins protectrice, certainement. Quant à Géraud, il était si admiratif de ce petit prodige qu’il lui eût demandé un autographe pour narguer ses copains si Philippe avait su écrire ! Il écourtait ses journées pour voir vivre son fils, de la même façon qu’on se plante, fasciné, devant une série télévisée pour connaître la suite.
    Hurlements de joie quand Junior a commencé à marcher ! Pour un peu, Gégé le plaçait sur un podium et chantait la Marseillaise en lui offrant des fleurs. Dieu, que nous avons ri et applaudi ! Le petit en a pleuré de frayeur…

    Notre champion a suivi les traces de son père naturellement. Séducteur au grand cœur, il a conquis toutes les délurées qui ont croisé ses grands yeux de biche. D’un regard, il obtenait tout : caresses, colère, rires, confiseries… Malheureusement pour lui, je connaissais trop bien son père pour me laisser prendre à ce jeu de dupe. Je me suis souvent moquée de ses airs, il ne s’en vexait pas. Une seule fois, il m’a interrogée, avec le sérieux des questions existentielles qu’on se pose à 5 ans : « Pourquoi, Maman, tu es différente ? ». Je lui ai ri au nez, je l’ai embrassé. « Parce que tu es mon amour ! » Réponse aussi plate qu’une sole… Philippe s’en est contenté, c’était hier.
    Non, vraiment, cet enfant est arrivé au moment opportun, à l’endroit idéal, déposé par une cigogne consciencieuse. Nous n’avions jamais autant ri !

    Ma première erreur est plus ancienne, ce fut de croire que les orties ne piquent pas quand on les cueille dans le bon sens.
    J’étais folle amoureuse de Géraud. Après notre rencontre au café, nous avions enchaîné les rendez-vous, les discussions, les réflexions… Sous son apparence de play-boy insouciant, il avait la froide clairvoyance d’un ingénieur, la passion acharnée du trader dans la tourmente, le cœur large comme l’horizon ! Il défendait ses convictions chéries avec l’adresse d’un politique en meeting et l’humour d’un esprit merveilleusement libre. Mon admiration s’ancrait dans l’eau claire de sa bienveillance.
    Mon père était tout le contraire de ce Vésuve en constante éruption. Placide, il avait l’habitude de mâchouiller sa pipe de soixante-huitard en grommelant, par habitude, contre les décisions gouvernementales. Au fond, il s’en balançait comme d’un rat mort. Il jouait un personnage : celui du professeur retraité à la barbe blanche, au regard échappé de ses lunettes rondes, au discours égal, indifférent, jamais content.
    J’avais préparé minutieusement la présentation de Géraud à ma famille, car je pressentais que la rencontre du feu et de la glace pouvait aboutir à un geyser. J’avais longtemps décrit à Papa ce jeune homme bouillonnant, drôle, charmeur. J’avais aussi fait un pacte avec Gégé pour qu’il ne soit pas tenté d’asticoter mon père. D’ailleurs, il s’était étonné du portrait sombre que je lui dressais : « Il est croque-mort dans Lucky Luke, ton père, ou quoi ? ». Il avait promis toutefois, et il a tenu promesse.
Nous étions parés à cueillir les orties, munis de toute la délicatesse possible. C’est ma faute. J’avais oublié Maman et ses grands ciseaux impatients qui, coupant les orties d’un seul claquement, les firent tomber sur nos mains nues. « En somme, a-t-elle dit, tu nous présentes un militant du paternalisme, communiste et fasciste à la fois ? » Maman et sa manie du rangement.
    Mon père a sursauté. Il avait entendu le mot « paternalisme ». À ce moment, nous avions déjà perdu notre chance. Papa a continué la discussion sans vagues, par principe. Puis il s’est enfermé dans ses grognements. Géraud est parti. « Ton gars est un blaireau et le désespoir de la France, m’a dit mon père. Si tu t’engages avec lui, ta vie finira en tas de cendres. »
    Le lendemain, j’acceptais d’épouser Géraud. Comme dans les romans, c’était le plus beau jour de ma vie… et comme dans les navets, mes parents m’ont fermé leur porte. Plus dramatique encore : Papa avait raison pour le tas de cendres.

    La deuxième erreur, nous l’avons faite à trois. Oh ! Philippe nous tannait tellement pour avoir un petit frère, une petite sœur… Ça devenait insupportable ! Chaque fois, c’était une lame retournée dans la plaie. Géraud et moi étions un couple stérile, combien de médecins nous l’avaient répété ? Nous l’avons expliqué à Philippe une cinquantaine de fois chacun. « Oui ! mais moi, je suis bien né ? » répondait-il avec insolence.
    Quelle mouche nous a pris de lui faire confiance ? Je me couchais tous les soirs avec le rêve d’une deuxième paire d’yeux brillants à bercer. Géraud lui-même devenait insistant ! Alors, nous nous sommes battus. Nous avons consulté des spécialistes, compté les jours, chronométré les cycles… 3 ans après les premiers mots de Phil, nous avons réussi. J’avais une bonne nouvelle à annoncer à mes hommes ! Une si bonne nouvelle…
    Tout s’est bousculé ce matin. La course des lundis matin ! stimulante, stressante, exténuante. Les sacs du week-end à déballer ; Philippe inquiet jusqu’aux os, qui assène toutes les minutes ses « Elle est où, Maman, ma chaussette ? » ; Géraud qui traîne devant le frigo, hésitant entre beurres doux et salé ; le micro-ondes en panne et le lait qui déborde de sa casserole… Je crois bien qu’au fond, nous aimions ces challenges du début de semaine !
    Puis, Géraud a sursauté en voyant l’heure. Il a fourré sa tartine entière dans la bouche, attrapé sa serviette, pressé son fils : « Faut y aller, champion ! On embarque ! » et Philippe s’est décomposé, déçu de n’avoir pas eu le temps de se brosser les dents. Géraud est un papa modèle, je n’ai même pas eu le temps de protester : il lui a lancé un de ses foutus chewing-gum à la menthe. Ils m’ont embrassée, et ont disparu.
    D’habitude, je les regarde trotter dans la rue jusqu’à ce que la voiture démarre. Aujourd’hui, j’avais d’autres choses à faire. Nous en avions discuté tout le week-end, Gégé et moi : je pressentais une nouvelle grossesse. Nous restions prudents, soucieux de ne pas nous engouffrer trop vite dans un faux bonheur.
    Cette fois, le gynéco a confirmé mes soupçons… j’ai éclaté en joie ! Seigneur, quelle victoire ! une vie, un deuxième miracle ! À ce moment, j’étais aussi aveugle que Jéricho, aussi éblouie que Saül sur le chemin de Damas. J’ai ri, pleuré, dansé sur le chemin du retour comme un personnage de Walt Disney. J’ai voulu appeler mon mari chéri, il n’a pas répondu.
    Et soudain, c’est le drame. Le SMS. L’arme du crime.

    J’ai tué mon mari. Ah merde ! quel insensé ! quel addict ! quel insupportable amoureux ! je ne réussis même pas à le détester… Il est là, devant moi, allongé sans vie. Séduisant, même dans sa mort. Et à côté, oh… un petit corps tout recroquevillé… Mon mari a tué son fils.
    Ils sont si beaux, je ne me lasse pas de les regarder. Blottis l’un contre l’autre, meurtris par le choc d’un tramway, complices dans leur dernier pas. Mes larmes brouillent à peine ce tableau. Je suis le roi lion pleurant son père, David devant Goliath, Ève face à la sanction ultime. Je ne parviens même pas à me révolter… Dans sa crucifiante beauté, Hiroshima est tellement fascinante !
    Soudain… Soudain, le temps est suspendu. Le jour s’éternise, je ne me sens plus vivre. J’ai tout oublié. Mes pensées s’ankylosent, ma vue s’efface, je fais abstraction des pompiers, des gendarmes, des badauds. Qu’ils sont beaux, mes aimés ! Je me sens tomber dans le néant, celui qui les a emportés. Oui, je vais les rejoindre. Je n’y ai même pas réfléchi, le gouffre me happe naturellement. Vertigineux, doux.

    Hé ! Aïe ! un coup imprévu... Il n’est pas douloureux, mais je tombe à genoux. Le sol ne m’a jamais paru si réel, dur et granuleux.
    J’éclate enfin en sanglots, je me courbe, je crie, je hurle ! Il a frappé, le meurtrier. Je ne sais déjà plus si c’était un coup au cœur ou dans le ventre, une brusque nausée peut-être. Il est là, je le sens ; il vit, il tressaille en moi notre bébé. Soudain… Soudain, oui, Hiroshima disparaît. Il n’y a plus que lui et moi. Il ressemblera à Géraud, à Philippe. Il est déjà aussi criminel que ses parents…

    Oh, mon amour ! … Soudain, il ne reste plus que la vie. La vie qui s’offre à nous.

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