mercredi 6 janvier 2016

La ronde des mois

    Janvier est un lièvre vêtu de blanc. Il parcourt la campagne, se blottit dans les tendres labours pour observer de plus près les fermes bordées de lumières. Il bondit, renifle, guette… Ses oreilles se dressent comme des radars. Un chasseur ? Il se terre, le museau palpitant de cette frayeur.
    Entre deux courses, laissant son empreinte sur la neige fraîche, il se dresse pour appeler neige, brouillards, froid. Il est maître de son mois. Parfois, il paresse, et le soleil revient…, mais quand il se met à l’œuvre, monts et vallée blanchissent…
    Un coup de feu ! Le lièvre tressaute ; l’impact le jette au sol. Un rouge sombre tache sa fourrure immaculée. L’animal git, encore chaud sur la neige glacée. Janvier est mort. Un chien lui tourne autour. Un homme s’avance d’un pas lourd. Il tousse, rappelle son chien d’une voix rauque, ajuste la bandoulière de son fusil.

    Voici Février. Le chasseur carresse le poil de son gibier, le retourne, le scrute d’un œil connaisseur. Il le soulève enfin, le fourre dans sa besace. Il siffle, content de sa sortie, et rentre chez lui par les champs enneigés.
    Février est un agriculteur ; il vit dans une de ces fermes que Janvier admirait. L’homme attache son chien, tape ses bottes contre le perron et entre chez lui. Il pose fusil, treillis et chapeau sur une table de chêne massif. Il appelle sa femme et chausse ses pantoufles pour s’asseoir au coin du feu. Il attrape papier, crayon, et dessine quelques paysages.
    Cette année, Février verra quelques beaux jours, puis chargera le monde de blizzards, de tempêtes… L’homme rédige ses prescriptions. Il avale un verre de Chartreuse, ajoute quelques bûches au feu et habille ses fenêtres de buée.
    Sa femme arrive ; elle est enceinte. Elle s’asseoit près de son homme, écoute le récit de sa journée. Ce mois est interminable. Le terme de la grossesse est proche. Elle l’attend avec impatience. Tous les jours pourtant, elle écoute patiemment son mari…
    … jusqu’à ce matin de soleil ! Un cri a retenti dans la ferme. C’est un pleur de nourrisson. La sage-femme se précipite, apporte un linge neuf, essuie le poupon, soulage la mère, rassure le père.

    Mars est née ; c’est une fille. L’enfant a gémi, crié, hurlé. La pluie s’est déversée tout le jour. La voilà qui s’estompe, à mesure que le bébé s’apaise… La mère le berce ; le père s’efface devant cette douceur. Il y aura des pleurs, des sourires timides, et de longues plages de repos. Giboulées ! La fillette commande les nuages de ses petits poings serrés. Lentement, elle s’éveille au monde. Elle ouvre ses yeux comme des soleils resplendissants. Le printemps fleurit.
    Sa chambre est tapissée de fleurs qu’elle contemple des heures. Mars tend le bras vers un soleil suspendu au berceau. Elle le touche, le carresse. La chaleur chasse les peines.

    Une mésange bleue se pose sur le bord de la fenêtre ouverte. Elle chante… et s’envole, s’envole au plus haut du ciel ! Avril siffle, virevolte, agite les branches des arbres pour y planter bourgeons et fleurs. Ses couleurs pastels confirment le redoux amorcé par Mars. L’air est frais, mais l’oiseau est tenace. Il va, vole, se pose et repart, chante, appelle le soleil, atterrit, cueille un insecte, décolle, gazouille… C’est une ronde interminable.
    La chaleur s’affermit. Les fleurs éclosent, la campagne s’habille d’une verdure piquée de couleurs chaudes. Les familles sortent, les amoureux flânent… Les parcs des villes s’animent. D’un vol joyeux, Avril tire les ficelles, articule les rires d’enfants, les gestes tendres, les sourires eux-mêmes !
    L’oiseau se pose sur une branche, taisant son chant pour un moment. Il se blottit contre l’écorce. Un sifflement lui échappe, comme un soupir… Dessous, un jeune couple s’enlace avec tendresse et pudeur. L’amour rayonne de ses gestes simples…

    Mai est un couple aux allures de triomphe. La joie vainc, terrasse la dureté du froid. L’homme prend sa fiancée par la main. Ils marchent vers la ville, sans que leur sourire ne faiblisse un instant. Mai entre dans les rues grises, qu’il éclaire de sa double présence. Mots doux et poèmes fournissent les feuillages des arbres, et piquent les forêts de muguet.
    La pureté s’invite ; le ciel s’élargit quand le couple élève les bras ou quand il se murmure des pensées profondes. Mai repousse les limites du monde, franchit les frontières, ose l’impossible… avant de s’asseoir sur la terrasse d’un café tranquille, où un violonniste talentueux agrémente les tendresses.
    Le musicien est absorbé par son morceau ; ses sourcils se froncent à force de concentration, et ses doigts vibrent de passion.

    Juin est perfectionniste, ambitieux et un rien hautain. Il joue sur les terrasses, puis force la main aux restaurants luxueux, revient aux soirées des célébrités, monte sur scène, voyage pour se produire dans les capitales.
    Les mélodies s’enchaînent, de plus en plus belles, renforçant les couleurs pour plus de prestige. Le blé mûrit, jaunit ; le ciel s’arme d’un bleu saisissant ; les arbres foncent pour des feuillages sombres. Les contrastes s’accentuent, les ombres s’allongent.
    Parfois, le violon gonfle sa musique pour amasser l’humidité en nuages noirs, et lorsqu’il gronde, c’est la foudre qui tombe ! Aussitôt après, le soleil écrase sa chaleur comme le violonniste assène son mépris. 
    Juin finira mal. L’artiste n’échappe pas à l’isolement. Sa réussite est fêtée par quelques alcools forts. Quand ils ne suffisent plus à griser le virtuose, d’autres ennemis prennent le relais. De succès en succès, le triomphe prend des allures de défaite.
    Un soir – horreur ! – le corps du musicien est retrouvé dans l’eau salée de la mer. L’homme s’est jeté d’un ponton tout en lumières. Les poissons tournent autour de lui, et s’enfuient quand des plongeurs viennent chercher le cadavre.

    Juillet ondule sous la houle. C’est un banc de poissons : des sars dont les écailles grises reflètent l’éclat du jour. Il danse, sursaute, glisse entre les eaux… Quand il pleut, il se rétracte comme une boule d’argent, et le soleil écarte les nuages. La chaleur se fait trop lourde ? Juillet fouille le sol et, alors que l’eau subit une pluie d’or, l’eau tombe en gouttes sur la terre.
    À l’approche des plages, les poissons observent les vacanciers. Vifs, ils ne se laissent pas effrayer par un masque, un tuba, un corps hâlé. Ils continuent leur promenade vers les ports, se frottent aux plus belles coques de bateaux… Jusqu’au jour où un filet s’abat sur eux. Le banc se disperse aussitôt !
    Juillet se disloque. Un grand goéland plonge et tourbillonne dans l’océan. Il prend les vagues comme appui pour décoller comme une fusée. Il rejoint le port, dévore son butin sur la cabine d’un bateau de pêche. Une mouche lui tourne autour, prudemment.

    Août lustre ses ailes. Le soleil roule sur ses voiles transparentes. La mouche aspire sa part du repas, et plonge dans le bleu du ciel. Elle attrappe le feu de l’astre diurne, et parcourt les côtes pour asperger falaises et villes de cette lumière d’or. Elle dirige les rayons sur les fruits et les fleurs, les écrasant de chaleur. Elle bourdonne ; ses ailes ventilent l’atmosphère et renvoient les senteurs de l’été. Le soir, elle tire les rideaux de la nuit pour rafraîchir un peu la terre brûlante. Son vol n’est pas gracieux, mais il est plein d’ardeur.
    Pas de pluie pour Août : elle lui collerait aux ailes ! La mouche retient les nuages imposants, et les dirige vers la mer pour qu’ils se vident au large. Sur ses ailes minuscules pèse la menace du ciel. Elle commande la nature d’une main de maître, sous la surveillance du Bon Dieu.
    Quand, après 31 jours épuisants, elle capitule enfin, c’est pour se poser sur la blouse d’un écolier.

    Septembre a un rire tremblant, un regard de défi, les jambes flageollantes. Le petit homme gonfle la poitrine alors que son cœur bat la chamade en franchissant le portail de l’école. Il salue ses amis, rejoint sa classe. L’instituteur a un regard sévère. Il fait crisser sa craie contre le tableau noir. Septembre soupire, et se tourne vers la fenêtre.
    Il gribouille distraitement un paysage microscopique, qui éclot doucement dans un coin du monde. Il ajoute quelques couleurs, allonge les nuits, refroidit l’air d’un crayon blanc. Rappelé à l’ordre par son maître, il écrit quelques chiffres entre trois dessins. Le travail apparaît au cœur des lieux imaginés. Le temps est envahi de tables de multiplication. Les paysages s’étiolent doucement. Les pages se tournent et s’usent. Les couleurs s’effacent… Les arbres pâlissent, jaunissent.
    L’écolier est happé par l’étude. Il dessine encore ; ses œuvres restent inachevées. Les arbres sont nus, l’herbe rase, les rues vides, les couleurs de plus en plus rares…
L’enfant voit l’été lui échapper. La tristesse l’envahit. Il envie le chien qui dort toute la journée en l’attendant. Il le caresse, lui chuchote quelques mots…

    Octobre jappe ! Septembre le détache et rentre chez lui. L’animal court dans le jardin ! Le vent ébouriffe son poil noir. Il aboie, ivre de liberté. Il détecte les odeurs, repère les dernières couleurs, hume le vent, poursuit les oiseaux…
    En chien fou, il n’écoute que sa joie. Il couvre d’or les arbres, ajoute du rouge quand l’abandon est trop évident. Pour sublimer le tout, comme on voile une mariée le jour de la noce, il commande un brouillard. Les silhouettes se détachent avec grâce, les yeux se reposent… Bondissant à travers les champs, Octobre n’a qu’à aboyer pour lever cette pièce de maître ! Le soleil reluit alors, au col d’une montagne rougeoyante.
    Il furette, gratte l’humus, suit à la trace les odeurs qu’il croise… Il aboie devant les terriers, alors que les animaux se blottissent au plus profond de leur abri. Ici, c’est un lapin, là un mulot, puis un renard… Une buse sur ce piquet de clôture ! Le chien fonce, le rapace décolle.

    Novembre est majestueux. Ses plumes dorées couvrent le monde d’un vol paisible. La buse plane sur les champs qu’elle arrose de bruine. Elle glace le sol pour surprendre ses proies, éteint le jour et ses couleurs, renforce les brouillards d’Octobre qu’elle déploie sur des vallées entières…
    Elle contemple un instant son œuvre puis, à grand coups d’ailes, s’élève vers les montagnes. Elle saupoudre les rochers de flocons, scellant toute vie sous cette nappe silencieuse. L’hiver approche. Les montagnes blanchissent ; les sommets transpercent le plafond nuageux. La buse ne se risque pas au-delà. Elle se pose à la frontière entre ciel et terre. Ici, personne ne vient la déranger.
    Elle se redresse, se balance d’une patte à l’autre, décontenancée. C’est bien un homme, au loin ? Un bougre d’homme ! Elle crie et s’envole pour l’observer de plus près. Novembre rage !

    Décembre est un alpiniste. Son pas agile se faufile entre les aspérités de la montagne. Il contemple les nuages, sourit, les mains sur les hanches. D’un élan, il grimpe à la roche pour traverser le plafond cotonneux.
    Décembre s’élève au-dessus de la terre. Arrivé sur un pic, il balaye les nuages d’un geste, et contemple la ville. Il se baisse pour ramasser la neige et en faire une boule lisse. Il la jette vers la vallée… il neige sur la cité ! L’alpiniste rit et poursuit son chemin, équipé de crampons et d’un piolet.
    Allons, à l’assaut ! Les cimes l’appellent. Il aime ces déserts blancs, et le silence des hauteurs. Tout ce qu’il trouve, il le lance vers la vallée, afin que ces merveilles descendent sur la ville : givre, neige… Joie ! Il saisit les lumières des étoiles pour en habiller les maisons à l’approche de Noël.
    En redescendant, il photographie toute beauté pour l’admirer à sa guise. Rocs, ciel, chemins, bouquetins, chamois… lièvre blanc ! 

    Janvier semble sourire sur la photographie.

2 commentaires:

  1. Gribouille a retrouvé les grandes inspirations de 2014.

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  2. C'est superbe !!! Bravo Margot ! Tu as un réel talent d'écrivain, et une inspiration hors du commun. :D
    Joana

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