lundi 17 novembre 2014

Vierge sans tâche

    Elle semble parfaite, dans sa beauté, dans sa pureté, dans ses joies et jusqu'au profond de son âme. C’est presque injuste qu’elle soit si tranquille. Chaque choix important se fait naturellement, et elle ne paraît pas faire d’effort spécifique pour agir en vérité. Elle accepte, se soumet, elle perdrait presque son existence si elle n’était regardée par ses voisins étonnés.
    Jalousie et admiration la côtoient sans l’atteindre, et son rayonnement est tel que chacun se sent abaissé ou élevé à son approche. Les désespérés se trouvent mauvais, les fous se laissent tirer derrière elle pour atteindre plus facilement le Ciel.
    On a du mal à lui reconnaître un quelconque mérite : tout n’est que l’œuvre de Dieu en elle, elle n’est en rien responsable. Pourtant, on aimerait lui ressembler, être gagné par son calme, par sa confiance.

    Les pécheurs regardent et ne voient pas.

    Ils ne voient pas le fardeau qu’elle lève chaque matin sur ses épaules. Son sourire que l’on pense léger n’est que le témoin patient d’une vie d’acceptation, et il couvre toutes les plaies de la femme sous la joie d’un plein abandon. Elle vit l’amour dans sa chair, profond et douloureux. Elle donne son corps à l’Esprit malgré la grande crainte qui la saisit à chaque instant.
    Elle reçoit comme une blessure chacun des faux pas de son fils, et elle remet l’enfant debout de ses mains tremblantes. Parce qu'elle aime, elle souffre. Elle sait pourtant que des douleurs plus grandes l'attendent.

    On la cite en référence alors qu’elle se remet en question pour le moindre de ses actes. Comment éduquer cet enfant si particulier, fragile, mais Dieu pourtant ?
    Le Seigneur se charge de ces broutilles, qui pour la femme sont comme une montagne insurmontable. Elle s’en remet à lui dans une confiance totale, mais pas aveugle. Elle voit les dangers ; elle les craint. Elle cherche Dieu la nuit, le jour, sans trêve, et elle marche dans ses voies.
    Les langues parlent : c’est si facile d’être pure quand on reçoit tant de grâces ! Mais de la bataille que mène cette femme, et de l’épreuve qui l’attend, personne ne voudrait.

    Quelle mère peut supporter de voir son enfant souffrir ? Faut-il accepter qu’il s’écroule quand on l’a relevé tant de fois, avec amour et persévérance ?
    La femme est meurtrie dans son esprit, dans son cœur, et au plus profond de sa chair. Sa force est éprouvée à chaque instant, et s’écroule un peu plus chaque jour. La peur d’abord, puis la certitude de la souffrance ne l’épargneront pas, malgré et à cause de sa soumission à Dieu. N’importe qui serait effrayé, et elle ne l’est pas moins qu’une autre. Elle se réfugie dans la prière, implorant le secours du Ciel et se débattant contre les tentations.
    « Ô Seigneur, si Tu le voulais, Tu nous épargnerais la violence des hommes ! Je te suis restée fidèle, m’as-tu oubliée ? Pourquoi la colère doit-elle m’atteindre ? »
    L’abandon est une nécessité, et elle s’endort chaque soir dans les bras de Dieu. On dira que pureté est synonyme de naïveté, d’insouciance. Le monde pourtant se colore d’une encre sombre qui la frôle et l’embrasse tout entière. La réalité n’est que souffrance, et sa sainteté ne la préserve pas de la tourmente douloureuse qu’elle a acceptée d’un geste d’enfant, il y a bien longtemps.

    Quand son fils, cet homme dont elle était si fière, se laisse torturer par les mains vicieuses des jaloux, elle vacille et se laisse choir contre la terre. La douleur de son enfant est sienne, elle s’approprie son cri, ses larmes, sa détresse. Elle reste avec lui jusqu’au bout, tandis que son cœur se déchire en morceaux. Elle serre les dents et ne regarde plus que les yeux de son fils, les yeux de Dieu.

    Son âme ne se tâche pas, mais son corps, son cœur, son esprit ne sont que détresse. Elle voudrait porter les blessures du fils, les ancrer plus profondément en elle encore,
pour lui éviter cette épreuve.
    Elle est impuissante. Elle pleure. Elle est seule. Seule, quand les yeux de son fils se ferment.

    C’est celle-là que l’on enviera pourtant, comme si sa vie avait été plus facile qu’une autre, sa foi plus évidente, sa force plus grande, sa sainteté moins méritée.


    C’est celle-là qui priera pour tous les hommes, pour ceux-là qui l’ont blessée de leur péché. Vierge pure, effacée jusque dans sa vie céleste.

1 commentaire:

  1. Ce texte est une merveille de poésie, ... et de théologie. Oncle Yves

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