mardi 30 septembre 2014

Gare d'évasion

    La salle est si vaste que le regard s’y perd, si haute que les pigeons croient toucher le ciel quand ils heurtent son toit. Elle est la caisse de résonnance d’un brouhaha assourdissant. La lumière se faufile entre les ombres du millier de silhouettes qui défilent inlassablement. Manteaux, blousons, blazers, anoraks et châles de couleurs courent, se bousculent, tournoient et reprennent leur course folle dans une multitude de directions différentes. Leurs trajectoires se croisent et se séparent, se tournent autour et s’emmêlent en un gribouillage illisible.
    Debout au sein de ce hall, on distingue à peine son carrelage grisâtre que foule une quantité de chaussures : talons hauts, chaussures de ville, bottes fourrées… L’hiver fond sur le sol alors que les flocons véhiculés par les voyageurs s’écoulent en tristes flaques d’eau. Les pas frappent le carrelage, hésitants ou décidés, souvent impatients. Les talons s’entrechoquent…
    Au-dessus de ces mouvements grisants, les poutres métalliques se jettent dans le vide. Leurs entrelacements sont comme une énigme de plus, un secret qu’il faut percer. Combien d’enfants ont rêvé d’escalader ce plafond étrange pour regarder la gare de plus haut ?

    Mais, dans ce bain de foule, le vertige se fait insistant, et la folie s’empare du gamin. Brusquement, ses rêves prennent corps ; il lâche la main de sa mère.

    Là-haut, des lettres lumineuses s’éclairent sur des panneaux noirs, comme le font dehors les guirlandes dorées que les habitants ont déployées à l’approche de Noël. Ici, pas d’habitants. C’est un monde à part, un micro-cosmos. Le paysage ne change guère. Les trains partent et reviennent. Les gens arrivent et repartent. Le reste n’est qu’un témoin silencieux de ces allées et venues.
    L’enfant vient d’apprendre à lire, et il plisse les yeux pour déchiffrer les noms des villes qui s’affichent sur les écrans. Dans son cœur encore innocent, les contrées lointaines ne sont que des cartes postales qu’il s’est dessinées à partir d’indices insignifiants.
    Dehors, une foule de manteaux affronte l’hiver, alors qu’un grand dragon de fer crache sa fumée en s’arrêtant. Il gronde sourdement, fait grincer ses roues sur les rails, et souffle tel un coureur après une épreuve de vitesse. Il ouvre ses écoutilles comme le serpent s’aide de ses bronches pour respirer.     Il se vide du flot de passagers qui l’a alourdit pendant des heures.
Ceux qui sortent viennent de villes lointaines ou des environs, ils découvrent la gare avec des yeux émerveillés, jouent avec la neige qui tombe…, ou s’enfoncent dans les escaliers sans un regard pour le quai qu’ils ont abordé.

    Et c’est partout pareil. À chaque quai, un train vient déverser ses usagers, et ouvre ses portes sur un autre monde. Chaque locomotive part dans une direction différente, à la conquête de nouveaux paysages, emmenant un peu de cette gare avec elle.

    Mais si, simplement, cet homme en costume décidait de déposer ses soucis sur le quai, et de monter dans un train, à l’aveugle ? Si la foule entière se laissait avaler par les wagons pour déserter la réalité, laissant du même coup le monde s’écrouler ? Quel charme aurait cette gare, évanouie dans une trop grande soif de rêve ? Quelle valeur auraient ces rêves volés, devenus brute réalité ?

    Rester sur le quai lorsque le train part. Retourner dans le monde, et vivre à la force de ses bras. Peiner, trimer. Le bonheur grandit lentement, comme une plante pousse au seuil de votre porte. 

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