lundi 7 juillet 2014

Le gouffre

    Elle se couche. Sans âme. Sans vie.
    Comme chaque soir, le cauchemar. Elle sent le manque faire vibrer chaque fibre de son corps. Une fièvre douloureuse qui grimpe jusqu’à la gorge. Un tremblement qu’elle ne cherche pas à contrôler. Parce qu’il lui rappelle sa peine. Elle tient à garder « au moins ça ».
    Le lit est vide, comme une plaie béante, comme une bouche qui hurle sa détresse. Comme le gouffre qui lui a volé mari et fille.
    Elle se tord, les larmes la submergent. Elle est seule.

    Vingt-sept ans. Beaucoup se demandent pourquoi elle n’est pas encore mariée. Elle a déjà vécu. Elle est usée.

    Elle revoit sa fille de cinq ans, si brune, si tendre. Son sourire, sa main chaude qui cherche celle de sa mère. Pour son anniversaire, on l’a emmenée visiter un paysage de falaises magnifiques. La petite s’accoude sagement à la barrière, pour contempler le gouffre impressionnant où l'eau se tord en un siphon profond. C'est un lieu fréquenté, les touristes aiment ce tourbillon aveugle.
    Ses parents discutent joyeusement. Ils sont heureux de cette vie qu’ils ont construite, de la famille unie qu’ils forment. Ils rient.
    Un cri.
    La main de la mère chasse l’air en un réflexe instinctif, pour accrocher la main de sa fille.
    Trop tard.
    Leurs mains se frôlent, la petite dérape.
    Les cœurs paniquent.
    Le père passe la barrière sans prendre le temps de respirer. La mère est glacée sur le bord.
    Il tombe à son tour. Deux poignes fortes agrippent la mère qui s’écroule. Un rideau noir s’abat sur sa vie.

    Ses larmes sont gorgées d’une amertume que rien ne pourra adoucir. Le manque la gouverne tout entière. Elle voudrait sentir les bras tendres de son mari, les mains pommelées de son enfant, les joues dodues ou rêches, les odeurs de peau, les saveurs des baisers…

    Elle meurt avec eux chaque nuit.

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