mardi 15 juillet 2014

L'animal

    Aujourd’hui, il fait beau. C’est un temps à chasser, à courir, à jouer. Je tourne en rond entre quatre pans de grillage. Il paraît que notre enclos est grand, suffisamment en tout cas pour satisfaire les contrôleurs du bien-être animalier.
    J’enroule les heures dans ma marche machinale. Mon poil soyeux suit gracieusement le mouvement de mes flancs. Un mouvement lent, épuisant de lassitude.
    Près de moi, ma compagne de toujours s’est allongée sur un tapis de feuilles mortes. Elle a rejeté la tête en arrière et fermé les yeux. Elle est ma sœur, ma mère, la femelle qui m’est dédiée pour la reproduction. Je ne sais quel nom lui donner.
    Je suis né dans ce parc, j’y ai toujours vécu. Au début, nous étions cinq jeunes. Certains d’entre nous ont été transférés ailleurs. Notre père a été réintroduit dans un milieu sauvage, paraît-il. Aucun de nous ne sait ce qu’il est devenu.
    Le soleil grimpe sur le plafond céleste. Je me dirige vers le grillage, espérant qu’il s’estompe à mon approche. Je me tourne vers la femelle. Elle a levé la tête, et je lis dans son regard le même espoir que le mien. Le grillage est là, je n’essaie plus de m’y cogner pour vérifier qu’il est réel. Je l’ai fait plusieurs fois déjà, il est électrifié et m’a jeté à terre à chaque tentative d’évasion.
    Je garde mes yeux ancrés dans ceux de la femelle. Nous sommes prisonniers.

    Je reviens vers elle, je m’allonge à ses côtés. Elle me lèche le poil pour me consoler.

    Elle se redresse quand elle entend un bruit de moteur. Voilà la voiture de service qui vient nous donner notre ration de nourriture. Je m’étire et reste allongé. Je suis devenu agoraphobe. J’étais plus sociable, étant petit. Notre captivité me pèse.
    Je refuse de me laisser humilier, d’attendre comme un mendiant le morceau de viande qu’on daignera me donner. Je suis un prédateur. Le gibier me craint, je suis fait pour les grands espaces, pour la course de vitesse derrière un cervidé essoufflé. Je n’ai pas besoin qu’on me nourrisse.
    La femelle s’est assise devant le grillage, et elle m’observe. Dans son regard, je lis une sourde tristesse. Elle a trop faim pour m’imiter.
    Je ne m’abaisserai pas à cette attente avilissante. Surtout pas aujourd’hui.
    Je voudrais chasser.

    On nous jette deux gros morceaux de viande. La femelle prend le sien. Je ferme les yeux pour résister à la tentation.

    La voiture passe. Le calme revient. La femelle grogne en déchiquetant sa viande. Je m’avance mollement pour prendre la mienne. La viande est bonne, mais il manque l’adrénaline qui donne envie de la dévorer goulûment. Je regarde la part de la femelle. Elle a pris le meilleur morceau.
    Je m’approche d’elle, elle grogne pour me dissuader. J’attaque aussitôt, tentant de lui retirer son repas. Nous bataillons un moment : elle est tenace et moi aussi. Le morceau finit par se déchirer, et j’exhibe triomphalement ma victoire. Elle me poursuit pour me la reprendre, mais revient finalement à son repas pour le terminer.

    Nous sommes rassasiés après ce festin. Les premiers visiteurs vont bientôt arriver. Nous nous couchons dans les plus hautes herbes que nous trouvons. Si l’enclos était plus grand, nous pourrions nous cacher derrière un arbre. Les responsables le savent bien, et chaque point de notre enclos est visible par les touristes. Il n’y a plus qu’à compter sur notre camouflage naturel pour nous dissimuler à leurs yeux.

    Je hais ces cars de touristes qui passent ici et s’extasient devant notre fourrure. Nous sommes exhibés malgré nous, pour un peu d’argent.
    Quand l’un de nous est malade, ce sont toujours les mêmes cris de joie : les visiteurs ne décèlent pas notre malaise. Ces cris me font trembler des pieds à la tête. Je voudrais dire que je n’ai pas peur des hommes, mais leur bruit m’effraie.
    Parfois quand ils sont là, nous continuons de vivre en refoulant notre rancœur. Les visiteurs sont contents : ils nous voient jouer, nous battre. Certains s’inquiètent même de nos luttes. Ils ne savent pas combien nous mesurons nos gestes pour ne pas nous blesser : je mourrais d’ennui si ma seule compagne disparaissait.
    Je me couche contre son pelage, laissant ma tête glisser sur la chaleur de sa croupe.


    J’écoute les derniers instants de silence. 

1 commentaire:

  1. Tu l'a écrit le jour de mon anniversaire...
    il est beau! c'est peut être pour ça que je n'aime pas les zoos...

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