mardi 8 juillet 2014

Genèse

    Il bat des pieds contre la peau de sa mère. Elle pose la main sur ces coups de tendresse. Il s’arrête un instant, suspend ses mouvements. Elle parle, et il l’écoute. La voix est une berceuse : quand la femme se couche, le bébé se laisse doucement couler en elle.
    Elle a encore la joie des premiers jours, cette chaleur un peu folle qui l’a envahie peu à peu, à mesure qu’elle a réalisé ce qui lui arrivait. C’est doux, grand, c’est de l’amour libérateur. Elle est maman. Mère d’un enfant qu’elle ne voit pas encore, mais qui ne saurait être plus présent.
    Les nausées, les maux de dos, les jambes lourdes et les nuits blanches ne sont rien devant la grâce qu’elle reçoit. Quand elle se tord de douleur, elle sourit encore, et dans ses lèvres se lit un bonheur inaltérable.

    Elle sent l’enfant au profond de ses entrailles, il fait partie d’elle-même. Les corps sont unis, les cœurs s’entrelacent déjà.
    Elle en a connu, des bébés. Pourtant, celui-ci est différent. Infiniment précieux, infiniment fragile, infiniment beau. Il est sien. Elle n’avait jamais réalisé à quel point ce petit être inoffensif engage celle qui le porte. C’est une vie qui commence. Une éducation à donner, un budget à trouver, certes…, mais plus fort que cela, c’est l’amour naissant d’une âme qui veut grandir. Il faudra être là pour cet enfant, jusqu’à la fin de ses jours. Sans trêve.
    La mère frémit. Pourvu qu’il vive plus longtemps qu’elle…

    Garçon ou fille, elle se plaît à l’imaginer. Il sera si petit, si délicat à la naissance qu’elle aura peur de le toucher. Elle le voit emprisonner les doigts de ses parents dans des poings tenaces. Elle sent sa peau douce, ce velours vulnérable sur lequel chacun s’attardera. Quand elle portera le bébé, le parfum de nouveau-né l’étourdira.
    Elle rêve de ses mains potelées, de ses premiers pas, de son gazouillement. Elle soupire de joie.
    L’enfant grandira trop vite, certainement, mais comme il sera beau ! C’est une vie qui bourgeonne et fleurit. La mère dessine mentalement chacun de ses traits, et les affine au cours des années. Elle se perd chaque fois dans un brouillon qu’elle ne sait pas démêler.
    Garçon ? Fille ? À quoi ressemblera-t-il ? Elle a hâte de le rencontrer. Néanmoins, elle n’est pas impatiente. Qu’il se construise tranquillement.
    Elle le voit jeune adulte, discutant avec elle des sujets qui lui tiennent à cœur. Elle ne sait pas comment se manifestera ce lien, mais elle sait déjà qu’ils s’aimeront. Peu à peu, il se détachera d’elle. Il lui deviendra peut-être étranger. Il s’accomplira dans sa vocation d’homme ou de femme. Ce bébé deviendra un adulte que la mère espère solide. Elle est prête à tout pour qu’il trouve sa place.

    Elle n’en fera pas un gamin capricieux, que l’on gâte à grands coups de cadeaux. Elle sera exigeante, mais n’est-ce pas là la force de l’amour ? Il se tiendra debout, construira ses convictions. Il bâtira sur du roc.

    C’est ce qu’elle souhaite pour lui, mais elle sait bien que ce petit bout lui échappera. Elle revoit ses mains potelées, tendues vers le monde sans crainte, qui bientôt peut-être élèveront à leur tour l’humanité.

    Elle se masse le ventre en une longue caresse. Quel qu’il soit, il la comble de joie.

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