samedi 7 juin 2014

Le train

    Le train, très lentement, se détache du quai, poursuivi par le soleil levant. L’engin accélère pour larguer la gare derrière lui. Le bâtiment semble comme une maison de papier qui se replie sur elle-même et disparaît dans une feuille sans épaisseur.
    Le serpent court bruyamment sur ses rails. Il fend l’air, crache sa chaleur par des bronches métalliques, tranche le paysage qui rougeoie à la lumière naissante. À gauche, les falaises calcaires sont une barrière efficace à l’imagination des voyageurs. Quelques plantes courageuses grimpent sur les parois rocheuses, arrimant leurs racines noueuses dans la moindre cavité pour brandir leurs épines buissonnantes. À droite, la montagne s’effondre pour laisser place à un espace infini. Des villages aux maisons claires sont plantés sur un tapis nuancé de mille verts qui se précipite sur une plage de sable pour atteindre…
    … La mer.

    Large horizon bleuté.
    Désert piqué de voiliers.
    Profondeur scintillant au soleil.

    Les voyageurs poètes admirent pensivement ce pays magnifique qu’ils quittent à regret.
    Il y a ce vieux monsieur appuyé sur sa canne, qui se refuse encore à s’asseoir pour faire ses adieux à une terre qu’il ne reverra plus. Cet homme d’affaires qui, un instant, songe au commerce des hommes dont la cupidité épuise peu à peu la nature. Il y a un petit gars de cinq ans, à genoux sur un siège pour mieux admirer la mer, et sa jeune maman qui tente vainement de limiter les dégâts occasionnés par les chaussures crottées sur le velours du fauteuil.
    Françoise est là, aussi.

    C’est une femme d’une quarantaine d’année, rondelette au visage doux. Ses cheveux frisés sont ramenés sur sa nuque en un chignon sans prétention. Elle porte des sandales fleuries, un pantacourt beige, un chemisier élégant. Elle a assis son sac à ses côtés. Elle regarde le paysage sans émotion.
    La tête vide.
    Ce n’est pas la première fois qu’elle ressent ce manque de rien, ce besoin de tout. Elle se ronge les ongles, repose sa main pour la crisper sur son sac, en proie à une vague angoisse qu’elle ne s’explique pas.
    Ce matin, elle s’est éveillée dans un lit d’hôtel sous un ciel déjà chaleureux. Elle n’y a pas pris de plaisir pourtant. Elle s’est arraché un cheveu blanc devant la glace. Le premier.
    Elle est sortie sur le port, s’est payé un chocolat chaud qui lui a rappelé son enfance. Douce saveur du chocolat partagé avec sa sœur les matins d’école. Il manquait quelque chose… quelqu’un. La chaleur d’une complice de toujours.
    Il n’y a, finalement, pas de véritable cause à l’humeur chagrine de Françoise. Le premier cheveu blanc cultive la sagesse ; la sœur manquante est heureuse à Paris, et Françoise n’a jamais ressenti son absence comme une séparation difficile.

    Le train distance les mouettes qui voltigent dans les hauteurs, il s’enfonce dans les maquis. La terre est aride, la nature hostile. La végétation agressive écorche le cœur de Françoise qui se décharge un peu de sa peine. Une larme coule sur sa joue, sans raison. La femme l’écrase.
    Elle ferme les yeux. Laisse couler les suivantes.

    C’est une cascade silencieuse, un baume apaisant. Françoise n’avait jamais expérimenté le pouvoir des larmes. Aujourd’hui, c’est chose faite. Elle souffle, inspire à pleins poumons. Dans sa grande lassitude, elle se noie dans un brouillard rassurant et s’assoupit.
    Le bruit que fait le train en entrant brusquement dans un tunnel la réveille en sursaut. Elle se redresse sur son siège, se frotte les yeux pour distinguer les silhouettes des autres voyageurs. L’enfant s’est rapproché du grand-père qui l’intrigue. Ils échangent de longs regards alors que la mère s’énerve silencieusement sur un mots-croisés difficile. Le pas timide du petit, les yeux ravis du grand-père, le pas hésitant de l’enfant et les bras ouverts du vieil homme…
    Ils sont beaux, tous deux. Dans l’obscurité du tunnel, l’éclairage du train est cafardeux, mais le tableau émerveille Françoise. Les deux visages ont le même sourire. Le grand-père chuchote quelques mots, l’enfant rit et se tourne vers sa mère. Plongée dans sa réflexion, elle ne fait pas attention à lui. Il s’approche.
    Deux générations opposées, qui pourtant se ressemblent étrangement. Deux soifs d’amour, de bienveillance.

    La lumière revient comme un coup de fouet. On devine le ciel bleu derrière un fin voile blanc. Les cyprès ont laissé place aux forêts de feuillus qui dévalent sur les collines lointaines. Le train roule dans une vallée urbanisée, il traverse les passages à niveau en un coup de vent insolent, double les maisons, distance les voitures sans effort. C’est grisant.
    L’air, qui jusque là s’écoulait sans mal le long des wagons, est brusquement perturbé et jette les voyageurs à côté de leurs sièges. Les vitres d’un train circulant en sens inverse défilent un instant, puis chacun reprend sa marche normale en faisant triomphalement sonner son klaxon.
    Le ciel se charge peu à peu de nuages. Le voile s’effile, s’effrite pour former des amas de coton blanc de plus en plus importants. Le plafond s’abaisse et s’obscurcit.

    Le train quitte la ville pour suivre une rivière de campagne bordée d’arbres. De temps en temps, à travers ce mur de verdure, on devine de grandes propriétés privées, châteaux ou fermes bordés de prés. Le bétail paît indolemment. Plus loin, un étalon galope et rue en atteignant l’extrémité de son enclos. La lumière tamisée prend des teintes jaunes pour lui dessiner une ombre fantastique. L’air s’alourdit d’une chaleur étouffante.

    Les portes du wagon s’ouvrent pour laisser passer le contrôleur. Il porte une casquette violette, une mallette noire.
    - Mesdames, Messieurs, contrôle des billets s’il vous plaît.
    C’est étrange comme cette voix brise le charme du voyage. Les usagers fouillent leurs sacs pour en extraire billets et cartes de réduction. L’homme passe de place en place, saluant les demoiselles avec une courtoisie charmeuse, les hommes avec plus de distance.
    Un éclair inonde le paysage d’une lumière blafarde.
    -Quel temps ! s’étonne le contrôleur. On aimerait s’arrêter à la prochaine gare pour rebrousser chemin.
    Le tonnerre lui répond en un grondement sourd. L’enfant retourne près de sa mère pour se blottir dans ses bras rassurants. Le vent se lève.
    Françoise dissimule un sourire. À mesure que le temps s’obscurcit, elle retrouve une envie de vivre un peu folle. Pas question de retourner sur la côte.
    Une goutte de pluie s’écrase sur la vitre. Les eaux lisses de la rivière se troublent d’ondes circulaires. C’est presque reposant de ne plus devoir se protéger d’un soleil aveuglant.
    Le wagon retrouve son silence, seule la pluie tambourine contre les parois avec une force croissante. Les gouttes, chassées par l’air, forment sur les vitres des dessins étranges. Derrière ce voile, on distingue la rivière qui soudain bifurque et disparaît. Le vert intense des vignes prend le relais pour inonder les collines. La pluie atténue les couleurs et arrête à une centaine de mètres le regard des curieux. Quelques masses sombres passent au loin.

    Françoise sort ses écouteurs et les branche sur son portable. Les oreilles pleines de musique, elle pense avec bonheur à la ville un peu grisâtre qu’elle va retrouver, à l’appartement modeste qui l’attend, un peu impersonnel mais fonctionnel et finalement agréable.

    Voyage, voyage… Qu’il est bon de rentrer, parfois.

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