vendredi 20 juin 2014

L'araignée

    C’est une très jolie araignée, avec une carapace noire aux éclats dorés, et sur l’abdomen une croix de saint Jean rouge sang. Chaque jour, de ses huit pattes agiles, elle tisse un bout de toile. Elle confectionne le plus beau, le plus fin des fils pour arrimer solidement sa grande voile blanche entre deux murs solides. C’est instinctif. Elle ne saurait comment expliquer cette dextérité impressionnante que le Ciel lui a donnée.
    Parfois, un courant d’air vient détacher quelques brins, ou un objet vient heurter ce filet avec plus de violence. Il faut alors restaurer la triste épave, et l’araignée s’y attache avec courage. Elle ne fait ni plan ni calcul, elle construit tout simplement, et son inconscient la guide d’une main de maître.
    Pourquoi se donner tant de mal pour capturer quelques moucherons ? Personne ne le sait, et l’araignée ne s’en préoccupe pas. Allons, il n’est pas temps de penser, il faut tisser. Plus tard, peut-être aura-t-elle la réponse que tout le monde cherche.

    C’est sûr, elle rend service ! Les moustiques restent prisonniers des tentacules collants. Ils se débattent, mais déjà l’araignée les enroule dans un sarcophage inviolable. Si elle est étonnée de son efficacité, elle ne le montre pas. Mais elle est fière et ne le cache pas.
    De jour en jour, elle agrandit son œuvre. Les moustiques sont toujours plus nombreux à se laisser piéger. L’occupant de la chambre sera heureux ! Ah, quelle joie de se rendre utile, de débarrasser le monde de tous ces parasites ! L’araignée gonfle l’abdomen et sa belle croix vermeille grandit avec satisfaction.
    Un moustique s’écrase à nouveau. L’araignée court pour l’envelopper de ses draps mortuaires. À peine a-t-elle terminé qu’une autre proie fait vibrer le fil brillant du tissu. L’ouvrière vole aux quatre coins de sa toile. Le réseau est si large, lisse et parfait, c’est un plaisir de s’y déplacer.
    Là une mouche, là un éphémère… L’araignée s’accroche à un coin de mur pour descendre le long d’un fil qu’elle fabrique au fur et à mesure. Belle invention que ce treuil sans poulie… Car la toile comporte plusieurs étages, à présent ! L’air caresse doucement la carapace de l’arachnide, comme pour lui montrer tout son respect.

    Grisée par tant de succès, l’araignée se détourne un instant de sa tâche. Elle s’emmêle les pattes, et Dieu qu’elles sont nombreuses ! Elle ne maîtrise plus sa chute, s’englue dans son fil, se débat et s’enroule d’elle-même dans sa belle toile blanche…

    La croix de saint Jean s’étiole doucement. L’araignée a encore le temps de soupirer. Le piège referme ses griffes argentées sur sa créatrice au grand cœur.

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