mardi 6 mai 2014

Amitié

    Le ponton grince sous les pas d’une jeune fille. Le bois, mouillé par une pluie battante, brille à présent sous le soleil qui revient. Le lac est paisible après un orage violent. L’air est humide, quelques gouttes tombent encore du feuillage vert des arbres. Elles se mêlent aux larmes de la demoiselle.
    La lumière est presque féérique, alors que la journée se termine et que la bise légère écarte les lourds nuages. Les rayons du soleil traversent des feuilles de bouleau pour semer quelques lueurs orangées sur les berges.
    La fille s’assied au bout de la jetée, les jambes balançant dans le vide.
    Ce matin, son père a claqué la porte de la maison, volé quelques valises pour y ranger hâtivement quelques affaires, et couru vers le premier train. Sur un coup de colère, il a quitté le foyer afin de rejoindre une femme qu’il connaît depuis quelque temps. Ailleurs. Pour une aventure plus palpitante.
    Une aventure…
    Marie est tombée de haut. Sa mère est restée immobile, transie. Elles auraient voulu crier, hurler leur dégoût. Elles se sont laissé engloutir par un silence de cauchemar.

    La jeune fille s’essuie les joues et pose les mains derrière elle, sur le bois mouillé. Elle ferme les yeux.
    Elle a appelé tout à l’heure son meilleur ami. Il vient.

    Il avait une voix blanche, au téléphone. Sur le point de se fiancer, il a vu ses projets se troubler peu à peu, et la princesse de ses rêves s’évaporer. Toucherait-on à la fin de l’histoire ? Marie soupire. Elle aime tant son regard franc, ses gestes maladroits d’homme peu habitué à la délicatesse… Il cache une tendresse profonde qu’il exprime rarement.
    À de nombreuses reprises, leurs amis communs ont essayé de les pousser l’un vers l’autre, de les fiancer, de les marier. Leurs tentatives sont restées vaines. Marie et Bruno partagent une amitié vraie, profonde, qui ne peut se mêler d’amour au sens que l’entendent les autres.

    Le bois craque, le ponton bouge. Marie se retourne. Elle sourit. Sur ses lèvres, il n’y a pas de mélancolie, d’amertume. Seule demeure la joie d’accueillir son frère.
    Elle se lève, l’embrasse. Elle ne s’attarde pas sur des gestes tendres qui le mettraient mal à l’aise. Il s’assied avec elle. L’air doux de l’après-tempête passe entre eux…
    Marie pose quelques questions d’usage. Il répond succinctement. Il semble ailleurs. Elle insiste.
    Il garde un long moment de silence.

    Il déballe tout son écœurement. Il a rompu ses fiançailles, la princesse s’est envolée pour une île du Pacifique ou pour un perroquet insouciant. Il ne sait pas. Ils ont coupé tous les ponts.
    Bruno détourne les yeux pour cacher son émotion.
    Marie n’a pas un geste pour le retenir. Elle prend un instant de silence, elle aussi. Jamais, depuis si longtemps qu’ils se connaissent, Bruno ne lui avait parlé si gravement. Elle s’aperçoit qu’elle le connaît bien peu, qu’il lui reste sans doute encore beaucoup de choses à apprendre de lui.
    Néanmoins, les confidences ne l’ont pas étonnée. Ce qu’elle découvre ne fait qu’approfondir son amitié pour le garçon.

    À son tour de raconter, elle décrit sa peine et verse sa larme.
    Le silence, encore, et la lumière qui rosit sur un plafond de ciel bleu…
    Ils se regardent. Ils ont échangé trop de phrases d’amitié les années précédentes, ils n’en ont plus besoin. Leur silence est une promesse, et chacun prend la peine de l’autre sur ses épaules. Le fardeau est plus léger ainsi.
    Marie n’aurait pu garder sa colère, ses désillusions plus longtemps sans ployer. Bruno se serait enterré dans un désespoir sans nom après sa rupture. Mais l’un portant le chagrin de l’autre, qu’importe leur propre angoisse ? Leurs cœurs s’envolent de se soutenir, de partager ce poids.

    Ils se sourient.

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