mercredi 16 avril 2014

Dernier souffle

    - Tuez-moi.
    C’est un souffle à peine perceptible, un cri assourdissant.

    Autour du lit du blessé, deux infirmières s’affairent pour remplacer les sondes qui le maintiennent encore en vie.

    Dans le coin opposé, une jeune fille recule contre le mur et ferme les yeux. Le cœur percé d’une flèche glaciale, elle revoit en un instant ce grand jeune homme rencontré au détour d’une randonnée entre amis.
    Les larmes se mêlent à un sourire douloureux.
    Timide dans sa haute taille, dans ses bras d’homme de la terre, il lui a à peine adressé la parole les premiers jours. Plus tard, une fois la barrière de l’inconnu franchie, il s’est révélé infiniment moqueur. Agaçant, à la longue. Quelques mots les ont pourtant rapprochés, et une complicité s’est installée entre eux, dont elle ne se rappelle plus la raison.
    Ils se sont revus plusieurs fois. Il est devenu un frère pour elle…, celui qu’on appelle pour une bonne blague, une petite joie ou un grand chagrin.
    Un grand chagrin… Qui appeler quand ce sont justement ces épaules fortes qui s’écroulent ?

    Un accident est si vite arrivé que c’est presque justice de penser qu’il sera aussi vite oublié.

    Elle serre les dents. Ce grand corps prisonnier de sa souffrance, ce visage blême, comme ils sont durs à voir ! Les tuyaux déforment l’expression du jeune agriculteur, naguère décidé à courir le monde à pied.
    Il répète sa supplique aux infirmières. L’une d’elle adresse un triste sourire à la visiteuse qui essuie ses larmes d’un geste rageur. Dans ce sourire faussement compatissant, il y a une lueur fataliste, un peu accusatrice : « Vous voyez bien qu’il veut mourir… Pourquoi lui infliger cette dernière torture ? »
    Domitille s’approche du lit et prend doucement la main de son ami. Il la regarde, ferme les yeux. À elle, il ne demande pas la mort. Il sait quel tourment ce serait pour elle. Dans sa souffrance, il veut encore la préserver.

    Elle est venue de si loin ! Elle a quitté son Jura bien-aimé, lâché ses études pour un temps, sur un coup de téléphone qui l’a assommée.
    Ils avaient mille projets. En bon frère, Vianney aurait emmené la jeune fille sillonner la Vendée. Avec fierté, il lui aurait conté l’histoire d’un lieu riche en souvenirs. À vingt ans, qui n’en aurait pas rêvé ?
    Au lieu de cela, elle découvre la Vendée sous la pluie, dans l’atmosphère lourde d’un hôpital.

    Les yeux du jeune homme brillent de gratitude. Elle est là, cette amie si précieuse. Elle a été la première à venir et reste la plus fidèle, malgré la distance.
    Elle a la gorge serrée, elle est incapable de prononcer une parole. Elle lui presse la main, sourit en comparant la taille de leurs doigts.
    Les infirmières quittent la salle.

    - Domi…
    Il ne parle pas beaucoup, et sa voix est rauque, désagréable. Elle s’approche pour l’entendre mieux.
Il lui glisse quelques paroles de remerciement, elle les détourne par quelques répliques habiles. Il sourit malgré lui. Il la reconnaît si bien dans cette humilité maligne. Une douce chaleur l’envahit : son amie n’a pas changé ; malgré les circonstances, elle a encore les mots qui réconfortent, l’air de rien.
    - Il pleut ? demande-t-il.
    - Oui. Il pleut toujours quand il y a un drame, ça manque d’originalité… Ce doit être un mauvais film, un navet… Les navets ont toujours besoin de souligner les émotions par la météo, parce qu’elles ne sont pas assez fortes en elles-mêmes…
    Il ferme les yeux. C’est si bon de l’entendre parler, mettre des mots sur la tragédie que personne n’ose évoquer en sa présence.
    - Tu restes ? murmure-t-il.
    - Je viendrai te voir tous les jours.
    - Oui… Reste…
    - Je peux passer la journée entière avec toi, si tu veux. Depuis le temps que je parle de venir te voir en Vendée ! On va passer de bons moments, tu vas voir.
    Elle guette sa réaction avec anxiété. Elle a en elle ce cri de désespoir chuchoté aux infirmières. « Tuez-moi. » Elle en tremble encore. Il est son meilleur ami, son frère. Elle n’imagine pas pouvoir se passer de lui une seule semaine.
    Il la regarde sans y croire. Passer de bons moments. Laisser la mort de côté pour un instant, et profiter de celle qui a choisi de partager cette épreuve avec lui. Il est touché, troublé, bouleversé par tant d’amitié, mais il se demande quelle folle espérance habite la jeune fille. Il n’en a plus que pour quelques jours, il le sait… et elle est là, si forte.
    Elle lui sourit, lui serre la main avec affection. Elle est comme une amie qui vous presse d’accepter une activité amusante.

    Devant tant de simplicité, il fond en larmes…

    Il a en souvenir les plaisanteries qu’ils ont échangées par SMS la veille, avant l’accident. Bonheur insolent, qui revient à la charge pour lui faire chavirer le cœur. Finalement, Domitille est peut-être la seule personne qu’il a envie d’avoir à ses côtés. Avec elle, il n’y a pas de pitié, pas de psychologie à deux sous. Elle est naturelle, et elle plonge tout entière dans le combat de son ami, qu’elle fait sien.
    Elle le laisse pleurer, puis se relève et approche une chaise pour prendre place près du lit. Elle lui raconte sa journée, sa vie d’étudiante. Elle lui décrit le logement qui lui permettra de rester près de lui.
    Épuisé, le blessé s’endort. La jeune fille reste sur sa chaise pour le regarder respirer. C’est si rassurant de voir sa poitrine se soulever régulièrement. Elle récite quelques prières, frissonne. Elle s’enveloppe dans une couverture que les infirmières ont laissée sur le pied du lit. Elle ne voudrait être ailleurs pour rien au monde.

    Chaque jour, elle revient. Elle lui parle doucement, l’apaise quand il retombe en dépression. S’il s’endort, elle le veille le temps qu’il faut. Elle est là pour alerter les infirmières quand un problème survient. Elle passe ses journées à l’hôpital, se consacrant tout entière au frère qu’elle s’est choisi.
    Elle fait venir un prêtre qui lui donne l’onction des malades, soutien précieux dans cette dernière bataille.
    Elle n’a pas entendu Vianney réitérer sa demande de mort aux infirmières. Il semble serein, à la veille de sa mort qu’il accepte enfin.

    Au septième jour, il demande un prêtre pour se confesser. Quand la jeune fille quitte la salle pour laisser son ami avec l’homme de Dieu, il la rappelle.
    - Domi… Je m’en vais. Merci. Merci.
    Le cœur serré, elle s’approche pour le toucher. Il lui caresse le visage, lui sourit.
    - Je veillerai sur toi, dit-il péniblement. Tu es remarquable.
    - Tu me manqueras…
    - C’est fini, les SMS, Domi. Rejoins-moi dans la prière. Je serai là, assure-t-il.
    Elle le serre doucement contre elle.
    - Merci. Bon voyage, mon pote.
    Elle s’arrache à lui et sort sans se retourner, la gorge bloquée par une déferlante de larmes.

    Quand le prêtre sort à son tour de la salle, après quelques minutes avec le mourant, il salue la jeune fille.
    - Il s’est endormi, dit-il seulement.
    Le religieux reste près de la porte alors que Domitille retourne dans la chambre à pas feutrés. Son ami est allongé sur le lit. Sa poitrine immobile, ses yeux fermés, son sourire… C’est poignant de tristesse et d’espérance tout à la fois.


    La jeune fille ne retient que le sourire. Il est parti en paix. Elle tombe à genoux et chante une louange tremblante. Elle embrasse la large main de son ami. Elle sort à reculons, touchée par cette paix qui se dégage du garçon.

1 commentaire:

  1. C'est extrêmement beau et triste à la fois. Rien à dire. Bravo.

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