mercredi 15 janvier 2014

Revanche

    César a dix-sept ans. Dans ses jeans fatigués, il parcourt le monde…, du moins celui qu’on lui laisse voir. Il saute de rocher en rocher, grimpe aux sommets des falaises pour admirer la mer qui s’écoule sous ses pieds. C’est vertigineux. Les vagues se jettent contre la roche en un élan dévastateur, se brisent et éclatent en gerbes blanches… L’eau le fascine. Il s’y perdrait.
    Il s’y perdrait s’il n’y avait ces yeux bleus. Le bleu du mistral, des cigales, de la mer gorgée du soleil de Provence.
    Car César, sous sa casquette de grand-père et ses cheveux noirs ébouriffés, est un cœur ardent. Il aime passionnément. Il pourrait se laisser emporter par les flots par amour de la mer. Il s’abandonne à un sourire, des yeux rieurs et des boucles blondes.
    France, c’est le doux prénom de cette jeune fille, le lui rend bien. Elle est un pays à elle seule, une lande de pureté, un havre de paix et d’amour. Ah, comme César aimerait qu’ils soient tous deux plus âgés, pour l’embrasser dans le chœur d’une église, sous le regard de Dieu !
    En attendant ce moment béni, il promène fièrement la demoiselle à son bras, et il se flatte de l’amour si simple qu’ils partagent. C’est plus que la mer, qu’une déferlante qui vous submerge. C’est une petite brise légère, qui vous transporte doucement vers le ciel.

    Le père de César est charpentier, il mène son entreprise sur la côte. Parfois, le garçon l’accompagne. Ils grimpent sur les toits et rient en tendant les bras pour toucher le ciel. Ils passent pour fous auprès des honnêtes gens, mais c’est si grisant de sentir les vents vous  rapprocher de l’azur ! Les hommes d’en bas ne peuvent pas comprendre.
    L’un des chantiers dure depuis plus d’un an. C’est une propriété somptueuse, un château médiéval qui dresse ses tours au plus haut d’une falaise. Souvent, le père conte à son fils l’histoire de ce château. C’est un conte de fée, et il l’agrémente de toutes sortes d’anecdotes afin de voir briller les yeux de son fils.
    Il cache soigneusement à César que le propriétaire, appelé Midas par des voisins irrespectueux, est un requin hypocrite et corrompu. Avare, il paie mal et plonge tout entier dans des mensonges ou des menaces qui vous manipulent. Midas se fait détester par sa cupidité.

    Quand ils rentrent de leur journée, les charpentiers longent les falaises pour admirer le bouillonnement de l’eau qui se contorsionne et se blesse aux pieds du relief, soumise aux colères de la mer.
    Ils pourraient rester des heures, sans même se soucier des bateaux à l’horizon, hypnotisés par ces mouvements voluptueux… Avant de basculer tout entier dans cette contemplation, pourtant, le père prend doucement son fils par l’épaule et ils s’éloignent. En silence, d’abord… Puis, l’un ose une parole, et ils arrivent à la maison en riant, liés par une amitié aussi forte qu’une déferlante.

    Ils vivent seuls. Madame est au Ciel. Rapprochés par la douleur, ils ont su continuer à vivre, à retrouver la joie, à consolider leur foi, leur espérance…

    César s’entend avec tout le monde, de la boulangère au gendarme, en passant par ses camarades de classe. Pourtant, il pourrait facilement résumer son univers à trois personnes. France, d’abord. Puis, son père. La mer, enfin, car elle est pour lui une personnalité à part entière, et il lui arrive de lui confier ses peines et ses joies.

    Les parents de France tiennent une épicerie modeste. Ils accorderont volontiers leur fille au jeune César : il a le sourire prometteur et un air espiègle qui vous apprivoise dès le premier regard.

    Le métier de charpentier comporte des risques. Le père de César dit en riant que le vent l’emportera auprès de sa femme quand il l’aura jugé opportun.
    Les choses arrivent souvent plus vite qu’on ne le pense.

    Le mistral et l’ivresse de la hauteur jetèrent le charpentier à terre, un jour comme un autre où il travaillait sur le toit d’une propriété somptueuse.
    César était au lycée, il courut sur les lieux dès qu’on l’eut appelé. Le cœur en berne, il constata que son père était mort le sourire aux lèvres. Il inspira une bouffée d’air, leva les yeux vers le ciel. Ce ciel qui soudain devenait menaçant, lourd de nuages opulents.
    Le sourire de son père était si beau que César ravala bravement ses larmes.

    Un drame de cette taille en appelle un autre.
    Le chantier de Midas mettait à bas les affaires du charpentier, et César ne pouvait pas compter relever l’entreprise sans la poigne de son père. Il se décida à partir pour gagner sa vie. Ses dix-huit ans et les charpentes l’avaient formé à un travail exigeant, il partait confiant. Sur le quai de la gare, Midas, d’un ton doucereux, lui donna quelques adresses pour se faire pardonner de lui avoir « volé son père ». César se fit violence pour ne pas exploser face à tant d’hypocrisie.
    Quitter la mer lui demanda beaucoup de courage. Se séparer de France lui fut une déchirure cruelle. Ils s’étreignirent longuement à son départ, partageant leur détresse pour en faire une force plus grande encore.
    César monta dans le train sans se retourner.

    Midas et France restaient sur le quai. France la première détourna son regard noyé de larmes et s’arracha à cette gare impersonnelle. Midas la suivit, une moue inquiétante sur le visage.

    France était jolie. César s’étant absenté pour une durée indéterminée, toutes les barrières étaient ouvertes. Quelques jolis cœurs se mirent à lui faire la cour, elle les repoussa gentiment. Ils revinrent à la charge. Ce fut le requin qui chassa ces jeunes gens insouciants en se rapprochant de la demoiselle. Son sillage effrayant suffisait à mettre en fuite les amoureux les plus sincères.
    France, un instant étonnée de constater qu’on la laissait en paix, s’alarma vite des visites fréquentes de Midas qui lui inspirait une crainte teintée de dégoût.

    Il était plus monstrueux qu’elle ne l’imaginait. Créant le vide autour de France, répandant de mauvaises rumeurs sur le compte de la jeune femme, il réussit une chose impressionnante : France vit tous ses amis – et ils étaient nombreux – lui tourner le dos. Ce fut comme une gifle brutale. Quand ses parents basculèrent à leur tour dans des soupçons infondés, une chape de glace lui coula sur tout le corps.
    Midas resta seul avec sa proie. Avide de plaisir, prêt à toutes les cruautés pour parvenir à ses fins, il commença par jouer. Il berça France de sous-entendus qui la laissaient atterrée. Chaque soir, en fermant ses volets, elle jetait dans la rue un regard craintif, redoutant d’y reconnaître Midas. Puis, elle se tournait vers le Ciel pour le supplier de lui rendre César, afin qu’il l’arrache aux griffes de cet homme.
    Midas était si insidieux, sournois et hypocrite qu’il était impossible de lui échapper. France, se sentant tomber en son pouvoir, tenta de se confier à quelques personnes qui ne lui accordèrent que peu de crédit.
    Refermant ses serres de rapace, le très riche propriétaire immobilisa sa proie pour profiter d’elle.

    Quand on apprit que France était enceinte, un séisme secoua la maison honnête de l’épicier. Si la rage du père fit trembler les murs, les parents ne se montrèrent pourtant pas étonnés, après tous les ragots qui leur étaient parvenus.
    France récolta des éclats de voix, des menaces et une gifle qui l’assomma plus par sa signification que par sa violence.
    Dans son désespoir accru par tant d’incompréhension, elle courut jusqu’aux falaises pour en finir… Le vent du large, le grondement de la mer et les voiles qui dansaient sur la ligne d’horizon la retinrent.
    César…
    Elle revoyait ses cheveux fous voler sous le souffle du mistral salé, ses yeux noirs s’émerveiller de la beauté du paysage. Combien de fois était-elle venue ici en sa compagnie ?
    Elle tomba à genoux sur la roche aiguisée et se recroquevilla sur elle-même pour pleurer, l’appelant de toute son âme pour qu’il revienne.

    On dit que les amoureux pressentent le malheur de leur moitié. César, lui, ne donnait toujours aucun signe de vie.
    Midas, dans sa grande générosité, se présenta aux parents de France et offrit de la prendre pour épouse. Soulagés, les épiciers ne lurent dans les yeux de leur fille qu’une appréhension insolente : à quoi pensait-elle ? Ses caprices du moment ne pouvaient guider sa vie ! Il lui fallait un mari solide, et Midas apportait un appui inespéré.
    France, se sentant abandonnée par tous les siens, sentit la force lui manquer.
    Il y avait César, bien sûr. César, et l’enfant qu’elle portait, qu’elle aimait déjà malgré tant de malheur.
    Une seule parole du jeune charpentier lui aurait donné le courage de se battre ou de fuir.
    Elle se laissa manipuler comme une marionnette qui n’a plus rien à défendre.
    
    Une colombe entre les dents du glouton.

    La première lettre de César arriva un mois avant le mariage, visiblement retardée par des mains mal intentionnées. Le jeune homme se plaignait de ne pas recevoir de réponse de sa douce. Pourtant, disait-il, il avait griffonné des dizaines de courriers.
    En lisant ces phrases, France sentit son cœur bondir. Partagée entre stupéfaction, révolte et joie, elle courut sans s’arrêter jusqu’aux falaises pour louer le Ciel d’avoir écouté ses prières. Un soulagement immense fondait en elle, calmant ses peurs, ses angoisses… Elle se passa la main sur le ventre et ferma les yeux pour goûter à cette paix si douce…

    Elle répondit une longue lettre à César. Trois jours après, il débarquait à la gare et marchait résolument vers la ville. Il se présenta à l’épicerie, demanda France qui dévala les escaliers pour le rejoindre. Elle fondit en larmes dans ses bras, il mêla ses larmes aux siennes, partageant son chagrin et son apaisement.
    Quand Midas apprit le retour de César, il jura de l’écarter par tous les moyens. Il ne put l’acheter par sa fortune, passa très vite aux menaces. César ne céda pas, bien au contraire. À chaque nouvelle initiative du requin, il faisait un pas en avant, regagnant les faveurs des parents de France qui peinaient à croire cette tragédie.
    Pour rassurer France qui craignait les représailles de Midas, il accepta de dormir sous le toit des épiciers. Le richard entra dans une grande colère et cria vengeance.
    En sentant que l’objet de sa convoitise lui échappait, il eut un mouvement destructeur. Il ne pouvait atteindre César qui lui semblait être un adversaire redoutable. Il décida donc de supprimer ce qu’il jalousait.
    Profitant de l’absence du garçon qui partait avec l’épicier pour démarcher quelques clients, il mit feu à la maison. Il avait étudié son crime, car il encercla stratégiquement le bâtiment de flammes, condamnant du même coup les deux femmes qui s’y trouvaient.
    Rassuré par les cris de détresse et de désespoir de France et de sa mère, soulagé de sa vengeance, il repartit avec un sourire satisfait.

    Quand les deux hommes rentrèrent au logis, le père de France cria de frayeur et de douleur en voyant sa maison brûler. Il se rua vers l’édifice en flammes et se serait jeté au feu si on ne l’avait retenu. César, lui, pâlit d’un seul coup et sentit ses jambes se dérober. Il tomba à genoux, tremblant, assommé par le spectacle.

    Le père de France perdit la raison sous le choc. N’ayant plus ni femme ni fille ni petit-enfant ni maison, il serra les dents et s’élança vers la demeure de Midas en un sursaut de rage. Le propriétaire n’était pas encore rentré, savourant sa victoire. L’épicier le dépassa sur le chemin et, considérant qu’il n’avait plus rien à perdre, entra dans le château en brisant les carreaux d’une fenêtre.
    Poursuivi par Midas qui redoutait une revanche, il courut droit vers la chambre du maître des lieux. En ville, chacun savait combien Midas tenait à certain portrait qu’il gardait comme une relique au pied de son lit. En soulevant le tableau, le père de France compris à son poids qu’il s’agissait plus d’un coffre-fort que d’une œuvre d’art. L’emportant sous le bras, il échappa à son poursuivant et sortit du château. La course ne fut pas longue jusqu’aux falaises. De là, il balança l’objet dans la mer.
    Midas, angoissé et comme privé d’une partie de lui-même avec la perte de ce bien, ne chercha même pas à agresser l’épicier. Il rejoignit un chemin qui descendait jusqu’à la mer, et se jeta à l’eau pour récupérer son tableau et l’argent qu’il cachait.

    César arriva bientôt en courant. En voyant le père de France courir comme un fou vers la propriété, il avait écarté son chagrin pour un instant et s’était précipité à sa suite pour éviter quelque acte irréparable.
    L’épicier se tenait debout au bord de la falaise. Immobile. Impassible. Le regard perdu en contrebas.
    En l’écartant du précipice, César aperçut Midas se débattant contre des flots acharnés qui le ramenaient vers la falaise pour l’écraser. Il n’hésita pas. Sautant de pierre en pierre jusqu’au bas de la muraille, il déchira sa chemise et plongea pour rejoindre Midas.

    César était bon nageur. L’eau tourbillonnait tout autour de lui, il se débattit férocement contre cette force qui l’entraînait vers le fond et mit la main sur l’imprudent. Midas gesticula, paniqué par les mouvements de la mer. César contracta tous ses muscles, rassemblant son énergie pour maîtriser et ramener l’assassin. Une vague les bouscula, César fixa son regard mouillé sur une crique voisine et nagea résolument vers la berge, sans se laisser déstabiliser par la violence de l’eau.
    Étourdi par l’effort, il hissa Midas à moitié noyé sur la plage qui était surélevée de quelques centimètres par rapport à la surface de l’eau. Il se concentra, appelant ses dernières forces pour se tirer hors de l’eau, les mains agrippées au rivage…

    Quand l’épicier, reprenant enfin ses esprits, descendit vers la crique, il trouva Midas allongé sur le ventre, toussant et crachant l’eau salée.
    La mer roulait ses vagues, éparpillant quelques moutons blancs çà et là, dispersant son écume par-dessus les rochers. Devant la berge, l’eau se tordait en un tourbillon puissant…

    Il appela César. Le bruit sourd de la mer lui répondit.

    Midas se traîna sur l’herbe grillée de la plage et posa le front contre la terre. Un sanglot l’étrangla. La revanche de César le terrassait.


    L’épicier se releva, le visage inondé de larmes, et remonta le long des falaises. Il passa devant le château comme un fantôme. Redescendit vers la ville.

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