mardi 21 janvier 2014

L'alliance

    C’est une jeune femme élancée dont la silhouette se déhanche gracieusement sur les trottoirs de Paris. Ses boucles brunes caressent un visage hâlé par le soleil et coulent doucement dans son dos, sur un blouson de cuir marron. Elle porte une dizaine de bracelets argentés qu’elle secoue machinalement en se passant la main dans les cheveux, bombant la poitrine dans un jeu de séduction inconscient. Ses longues jambes, terminées par de hautes bottes élégantes, se profilent dans la lumière du soleil.
    Elle est belle, elle le sait. Sa main gauche est posée sur un sac en bandoulière vert, et à son annulaire brille une alliance dorée. Alliance qu’elle triture de temps en temps, alors qu’une ombre soucieuse passe sur son visage.
    L’air de Paris étouffe bien du monde. L’automne ajoute à l’humeur maussade des passants, et peu d’entre eux daignent lever la tête en croisant cette femme pourtant jolie. Elle n’y prend pas garde. Elle a assez de ses soucis pour s’occuper.
    Elle s’arrête devant une porte de bois vernis, ajuste son sac. Sa main vient se poser sur la poignée dorée de la porte, et l’alliance tinte contre le métal. Elle pousse la porte d’une épaule.
    Elle fouille dans son sac, sort un trousseau de clés et ouvre sa boîte aux lettres alors que la porte se referme doucement, plongeant le hall de l’immeuble dans une semi-obscurité. Elle récupère une pile de courrier qu’elle serre contre sa poitrine en refermant la boîte.
    Elle rejoint les escaliers, fait tourner son alliance, grimace et poursuit son chemin en gravissant les marches. Tout à ses pensées, elle heurte une silhouette qui se dessine brusquement dans le noir.
    Elle a une exclamation, une voix d’homme s’excuse aussitôt, et une main prompte s’écrase sur l’interrupteur du palier.

    - Pardon, j’ai perdu l’habitude d’allumer quand je descends.

    La voix est grave, le visage avenant.
    - Brice Touzier, se présente l’homme. J’habite au premier.
    Une main se tend vers la femme, elle la serre avec un sourire gêné.
    - Émie, répond-elle. Je suis au deuxième.
    - Je vous ai croisée hier près de la cathédrale. Vous interrogiez des gens, vous êtes journaliste ?
    - Oui ! J’enquêtais à propos de la restauration de certaines œuvres, et… Vous visitiez ?
    - J’allais à la messe.
    Elle recule contre le mur, étonnée, et pose les mains à plat contre la paroi froide.
    - Vous cherchez des sujets d’article ? Je vais incendier l’Élysée demain, avec des copains.
    - Pardon ? s’exclame la jeune femme.
    - Je plaisante, c’était pour vous revigorer un peu : j’ai cru que vous alliez vous évanouir en apprenant qu’il existe encore des chrétiens.
    - Pas du tout ! Je…
    - Vous prenez un café, en bas ?
    - Je montais.
    - Comme vous voulez.
    Il poursuit son chemin. Émie lève les yeux vers l’étage supérieur. Sa porte l’attend, et avec elle un appartement vide, un canapé planté devant une télévision, des chaussons qui n’attendent que d’être traînés sur le sol…
    Elle rejoint l'homme.

    Ils s’installent en terrasse, dans l’air frais de l’automne, devant deux cafés fumants. Émie n’a pas l’habitude d’accepter un rendez-vous avec un inconnu, pourtant ils n’ont aucun mal à trouver des sujets de discussions.
    Elle est agréable, distrayante. Elle raconte ses reportages, ses rencontres… Il l’écoute d’une oreille, sourit à son enthousiasme, la dévisage sans se lasser.
    Au bout d’un moment, elle lève les yeux sur l’horloge qui décore la terrasse, arrête son geste…
    - Est-il réellement dix-neuf heures ? s’inquiète-t-elle.
    - J’ai peur que oui.
    Elle se lève précipitamment, range sa chaise.
    - Il faut que j’y aille, je suis désolée !
    Elle pose une pièce sur la table, remercie pour le moment passé. Brice hoche la tête sans répondre et la regarde partir, incapable de réagir.

    Émie arrive vite chez elle et entre essoufflée dans son appartement. Le salon est éclairé, la télévision allumée. Elle embrasse un petit garçon de quatre ans qui l’accueille d’un sourire heureux, elle jette ses clés dans un vieux cendrier, tire les verrous et rejoint le salon, l’enfant dans les bras.
    Un homme en costume trois pièces est avachi sur le canapé, une bière à la main.
    - Salut ! dit-elle.
    - ‘lut ! Théo a faim, je crois.
    - Tu peux t’en occuper quand je ne suis pas là, tu sais.
    Une vague approbation lui répond. L’homme ôte une chaussure et replie une jambe sur le canapé, absorbé par son match.
    Émie soupire et emmène le petit dans la cuisine pour lui préparer un dîner.
    Elle a l’habitude.
    Ce n’est pas la peine de discuter.

    Bayard et elle sont mariés depuis cinq ans, maintenant. Au début, elle aimait ce tempérament étonnant de l’homme d’affaires qui laisse ses préoccupations à la porte et sait prendre un peu de repos. Cela leur permettait de se retrouver, l’esprit léger, après des journées chargées. Un grand bol d’air.
    Ce temps-là n’est pas si loin. Pourtant, la routine détruit leur couple à petit feu. Émie a souvent l’impression de vivre avec un fantôme. Son mari est gentil, sans problème, mais elle s’ennuie à mourir en sa compagnie. Ils ne partagent plus rien. S’en aperçoit-il ? Elle n’en a aucune idée.
    Tant que la bière et la télévision seront là, il s’en satisfera.

    Elle fait chauffer le repas du petit, lui présente l’assiette et lui attache sa serviette autour du cou. Elle s’assied face à lui, pensive. Ses doigts tapotent la table pour accompagner ses déceptions. Elle sourit à son fils pour le rassurer, puis se lève et se plante devant la fenêtre. Elle croise les bras. Ferme les yeux.
    Les larmes lui viennent. Comme elle aimerait que son mari entre en ce moment-même dans la cuisine, pour l’enlacer et lui murmurer quelques phrases amoureuses… Qu’il prenne du temps avec son fils, avec sa famille…

    Elle s’essuie les yeux en prenant garde à son maquillage, soupire.

    Dans une petite heure, elle couchera Théo, appellera Bayard pour le dîner. Il s’assiéra lourdement face à sa femme, mangera avec quelques grognements de satisfaction. Elle lui racontera quelques anecdotes de la journée, il se manifestera par des onomatopées pour signifier son attention. Elle lui posera des questions, il répondra sans trop s’attarder.
    Puis, la télévision, encore. Un baiser rapide quand Émie ira se coucher.
    La nuit.

    Et un jour nouveau. Semblable à tous les autres.

    Si Émie n’exerçait pas un métier qui la passionne, les journées seraient bien mornes.


    La vie se poursuit lentement. La morosité gagne les reportages les plus excitants. Émie tente de se raisonner, de chasser ses mauvaises pensées. La situation pourrait être pire : des disputes incessantes, violentes, avec Théo pour public. Heureusement, ils n’en sont pas là. Avec Bayard, la chose ne risque pas d’arriver.

    De temps en temps, Émie croise le voisin de l’étage inférieur. Il lui propose un café, elle accepte sans se faire prier. C’est étrange, avec lui elle se sent bien. Elle lui confie ses craintes, ses déceptions, sa détresse muette. Il l’écoute, la rassure, l’encourage.
    Brice est étonnant. Ses gestes et ses mots s’égarent parfois dans un trop-plein de tendresse, et il s’en excuse quand il le réalise. Il a toujours des choses intéressantes à raconter, des idées d’activités un peu folles. Il est moqueur, irrespectueux des pouvoirs. Il joue des tours à qui se présente à lui.
    Il tourne en dérisions les préoccupations des chefs d’entreprise avides de profit, « alors que la vie est là, qui s’offre à nous et nous appelle à nous détacher de toutes ces chaînes ».
    Émie l’arrête gentiment quand il s’égare dans ces idées : son mari est un de ces PDG. Pourtant, elle s’amuse de la passion de Brice qui l’attire.

    Après ces entrevues, elle se sent forte, prête à affronter toutes les épreuves de sa vie de couple. Cependant, ces résolutions s’effondrent vite devant l’indifférence de Bayard.

    Elle a de plus en plus de discussions houleuses avec lui. À propos de Théo qui a besoin de son père, des courses qui ne sont pas faites, des missions journalistiques de plusieurs jours qu’Émie doit refuser à cause de Théo.
    Soucieux de se débarrasser de ces situations de tension, Bayard a des paroles expéditives, souvent blessantes.

    Émie s’éloigne de son mari et se rapproche de Brice.
    Elle ne sait pas où elle va. Son alliance l’emprisonne, elle voudrait pouvoir l’enlever, partir… Avec Brice, pourquoi pas.
    Mais Théo ? Mais son mariage ?

    Ces questions la taraudent, elle rentre toujours éreintée de ses journées, plus par ses pensées que par son travail. Bayard lui suggère de prendre des vacances. Il ne comprend pas, ne peut pas comprendre. Il est à mille lieues de ce qu’elle vit.

    Elle déjeune avec Brice, souvent.
    Parfois, elle aurait envie de l’embrasser. Elle se retient. Pourtant, elle devine sans peine que ces sentiments sont réciproques.

    À forcer de tirer sur l’élastique, il rompt.
    Émie, écœurée par son mariage qu’elle a raté, en vient à se disputer sans détours avec son mari. Quand Théo, effrayé par cette violence, éclate en sanglots, c’est Bayard qui le console, alors que la jeune femme s’enferme dans leur chambre pour pleurer.
    En voyant son mari rassurer leur fils, un mélange de soulagement et de révolte l’envahit. Il profite odieusement de cet égarement pour jouer le père attentif ! Elle le lui crache à la figure, excédée. Délaissant Théo, il la rattrape alors qu’elle veut sortir.
    - Tu veux partir ? lance-t-il. Prends aussi ta valise et va réfléchir un peu à l’hôtel.
    Cette réflexion, de la part de l’homme à qui elle a donné sa vie, la brise. Elle croit s’effondrer…, puis elle fait ce qu’il lui demande et s’en va dans l’obscurité comme un automate.

    La nuit, un immense trou noir, un gouffre béant dans lequel elle se jette sans réfléchir. Les sanglots l’épuisent. Elle s’endort recroquevillée sur son alliance qu’elle serre dans le poing.

    Quand elle revoit Brice, il remarque aussitôt qu’elle ne porte plus l’anneau doré. Elle lui explique la situation.
    Il s’est préparé à cet instant.
    La seconde où elle tourne vers lui des yeux embués, avec un sourire triste.
    Le silence qui suit les confidences.
    L’attente d’une parole qu’il est incapable de prononcer.
    L’absence d’alliance sur cette main tremblante…
    Le cœur qui lui bat dans tout le corps.
    Muet, il quitte la table en laissant un billet sur la nappe, et sort du restaurant pour fuir les lieux à grandes enjambées.

    Émie a un sursaut de larmes qu’elle refoule. De rage, elle enfonce la porte pour sortir à son tour, et court jusqu’à l’hôtel où elle se réfugie.
    Un vide immense l’étourdit.
    Bayard et Théo lui manquent. Elle les chasse de ses pensées. Elle voudrait recommencer cette vie qui part à la dérive. Pourquoi a-t-elle raté ? Elle ne comprend pas.
    Et pourtant, comment regretter d’avoir mis au monde un enfant si souriant, affectueux ? Il serait colérique et ennuyeux, elle l’aimerait certainement autant… Elle se sent privée d’une partie d’elle-même sans lui.
    Le voir, le toucher, sentir sa chaleur, humer son odeur…
    La jeune femme souffle un filet d’air pour se calmer.

    Si seulement Brice était resté, il aurait su la consoler.

    Elle s’allonge, ferme les yeux, rêve de ses caresses. Il lui semble bien trahir un peu son fils, mais puisque Bayard l’a rejetée…

    Des éclairs fugaces lui rappellent les moments passés avec son mari. Elle les chasse, obstinée.

    Brice appelle dans la soirée pour se faire pardonner son attitude, et proposer un rendez-vous à Émie : il voudrait lui parler.
    Enchantée par cette initiative, elle accepte aussitôt.

    L’hôtel impersonnel se fait pesant. L’absence de Théo est lourde à porter, mais la femme se refuse à appeler son mari. Brice donnera un autre goût à cette vie de misère, elle l’espère de tout cœur.
    Elle attend tout de ce rendez-vous.

    Un baiser. Une vie nouvelle. La lumière, après cette pénombre intenable.


    Elle a tout imaginé, sauf ce qui s’est passé.
    Brice était là quand elle est arrivée au rendez-vous, dans un café. Elle s’est assise face à lui, le cœur à l’arrêt, impatiente. Il lui a pris la main, a caressé son annulaire nu.
    - Tu devrais remettre ton alliance, a-t-il dit d’une voix rauque.
    - Mon… Mon alliance ?
    Les yeux de la jeune femme ont exprimé son inquiétude, son étonnement. Il a lâché sa main et hoché la tête avec insistance.
    - Ton mari t’attend, j’en suis sûr.
    Elle a nié, refusé avec virulence ce qu’il lui conseillait. Elle a tout fait pour le séduire, pour le forcer à lui déclarer cet amour qui les brûlait tous deux. Il a insisté :
    - Tu t’es engagée avec cet homme pour le meilleur et pour le pire. Tu as eu un avant-goût du meilleur, voici le pire. Passez cette épreuve, votre amour sera plus fort.
    - Abruti d’idéaliste ! a-t-elle sifflé entre ses dents.
    Il a eu un sourire amer.
    - Je dis ça parce que je t’aime.
    Elle a eu un sursaut, l’a contemplé un moment…, jusqu’à ce qu’il se lève. Il a contourné la table, a déposé un baiser sur la joue d’Émie, lui a glissé un murmure :
    - Fais ce que je te dis. Retourne près de lui. L’amour n’est pas un jeu.
    - Tu n’es pas cohérent ! Tu m’aimes, et tu me demandes d’aimer cet homme !
    - Je suis très cohérent.
    Il a assuré cela d’un ton très calme. Il est sorti sans se retourner, le cœur en berne. Quand elle a voulu le rappeler, il avait disparu. Il n’a pas répondu au téléphone. Elle est retournée à l’hôtel pour pleurer, encore une fois.

    La journée est longue. Les suivantes aussi. La jeune femme reprend goût à son travail, pourtant, effaçant peu à peu Brice de ses pensées alors qu’il ne donne plus signe de vie. Le soir, elle retrouve sa chambre d’hôtel et pense à Théo qui lui manque plus que tout.
    Elle reçoit un message de son mari qui vient aux nouvelles. Il semble inquiet. Elle lui répond trois mots qui le rassurent pour deux jours. Puis, il revient à la charge. La réponse d’Émie est un enchaînement de mots d’affection pour Théo.
    Elle demande à le voir, s’arrange pour ne pas croiser son mari.

    Ces instants avec Théo sont comme un printemps qui répare les blessures. Elle retrouve une complicité, une simplicité qu’elle n’a avec personne d’autre. Quand il s’en va, Émie s’assied sur le sol, contre un mur blanc de l’hôtel. Ce n’est plus Théo qui lui manque. Elle a vu la voiture qui l’a emmené, aperçu l’homme qui la conduisait.
    Elle caresse son alliance, qu’elle a reprise pour la visite de Théo. Elle serre le poing, se lève pour ouvrir la fenêtre. Son regard suit l’avenue qui file vers l’appartement où ils sont, tous les deux. Les hommes de sa vie.
    Elle referme précipitamment la fenêtre, prise de vertiges.

    Un coup de téléphone la rapproche brutalement de Bayard. Il s’est arrêté en double-file pour lui répondre, c’est ce qu’il affirme.
    - Théo a-t-il oublié quelque chose ? demande le père sans comprendre la raison de cet appel.
    Elle nie, murmure quelques mots qui laissent derrière eux une longue traînée de silence.
    - Tu es certaine d’avoir bien réfléchi ? s’assure Bayard.
    Elle acquiesce avec force.
    - Nous venons te chercher, dit-il enfin.

    Ces mots sont si doux à Émie qu’elle en oublie de rassembler ses affaires, rêveuse…
    On frappe à sa porte. Elle se précipite.
    Les traits de l’homme sont tirés, son sourire timide hésite : que faut-il espérer ? Il tient par la main un enfant de cinq ans, un peu impressionné par ce silence qui s’installe. La mère lui sourit, rassurante, puis elle effleure la main de l’homme. Elle entrecroise leurs alliances, relève les yeux sur son mari.
    Trois mots. Trois mots pour réparer les dégâts de leurs disputes.
    Elle les dit devant son fils, sans peur.
    - Je t’aime.


    L’homme fait un pas en avant en pressant doucement la main de sa femme. Son regard est attiré par le désordre qui règne dans l’appartement. Il sourit, elle se penche pour prendre son fils dans les bras, et le couple s’étreint tendrement. Longuement.

    Une douce certitude les enivre. Ils resteront unis, toujours.

4 commentaires:

  1. Hello ! :)
    Je n'ai pas le temps de lire tous tes textes, mais j'ai déjà lu les deux derniers parus.
    Le premier est très triste mais on ressent parfaitement la complexité des sentiments de cette mère de famille.
    Le second, celui-ci, est superbement écrit, j'aime beaucoup ton style. De plus, ce n'est pas souvent que ce genre d'histoire finit de la sorte, ça change !

    J'écris moi-même un peu, mais moins bien il faut le dire ^^" Si ça t'intéresse, je fais un blog depuis quelques temps : http://le-clavier-artiste.blogspot.fr J'y écris ma première nouvelle dont je publies un chapitre chaque semaine ou presque.
    Voilà !

    Bon continuation en tout cas :)

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  2. "Ça change", et c'est une fin nettement plus heureuse pour tout le monde, non ? ;)

    Merci de ta visite !

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    1. C'est sûr ! Ça donne envie de croire aux histoires d'A qui ne finissent pas mal ;)

      Merci à toi d'être aller jeter un coup d’œil au mien :)

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  3. Ce texte, un des plus beaux de Gribouille, est, de façon tout à fait surprenante, en résonance parfaite avec le monologue d'Anna dans La Boutique de l'Orfèvre (page 39 à 50 dans l'édition du Cerf). Avec cette pièce de théâtre, Karol Wojtyla, prêtre, chaste, a montré qu'il a compris mieux que personne l'essence du mariage.

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