mercredi 13 novembre 2013

L'Architecte des Saisons

    C’est un lutin rêveur, vêtu d’un collant vert tendre et d’une belle tunique bordeaux. Il porte un bonnet et des bottes souples taillés dans un tissu vert plus foncé. Il est poète, musicien, peintre et magicien..., créatif. Néanmoins, avant tout, il sait admirer et respecter la création.
    Il est né il y a plusieurs siècles. Son visage est jeune, sa peau est nette, douce. Il ne vieillit pas.

    Il est né au cœur d’une rose, a fleuri comme le plus délicat et le plus parfumé des bourgeons. Il a parcouru tous les chemins de la terre, bonnet au vent, semant sa bonne humeur dans la terre humide. Il a ramassé mille épis de blé dans les champs, mâchonné des brins d’herbe plus nombreux encore.

    Dieu qui connaît son cœur doux et contemplatif l’a investi d’une mission importante. Touché, ému, le lutin l’a acceptée avec humilité.
    Il est Architecte des Saisons.

    Il réfléchit, dessine, modèle, construit… La nature est complexe, mais elle est belle et il consacre des jours entiers, parfois de longues nuits blanches, à son observation méticuleuse. Les nervures des feuilles au même titre que l’océan, l’humus autant que le vol d’une colombe immaculée, tout l’émerveille. Il s’attarde sur le cycle de l’eau comme il rêverait devant les étoiles.
    Architecte des Saisons… Le nom le laisse encore rêveur.
    Étudier la nature dans ses secrets les plus profonds pour la recréer… Quand cette mission si délicate lui a été proposée, le lutin a compris quelle confiance on lui accordait. Apporter sa contribution à l’œuvre de Dieu, quelle joie !
    Alors, il s’est plongé à corps perdu dans ce service. Il y met son cœur, ses forces, son espérance.

    Sans trêve, il observe la nature, recense ses besoins, écoute ses plaintes. Il dessine les feuilles des arbres, les pétales des fleurs, le pelage des lièvres, les vents, les orages et les trajectoires des astres. Il se perd dans ces détails qui font les choses belles. Il n’y a pas assez de papier sur la Terre pour contenir toutes ses œuvres si finement crayonnées.
    Puis, il ajoute les couleurs. Il fait ses mélanges sur une palette de bois, s’applique à garder les nuances chaudes pour les saisons froides… Il mêle l’art à l’utile, la virtuosité à l’indispensable.
    Quand vient le moment de composer les chants des oiseaux, de créer les senteurs des plantes et les goûts des fruits, il ferme les yeux pour mieux appréhender les souhaits des hommes.
    Il aime son métier et il y met du cœur. L’amour ne fait pas tout, il travaille sans compter. Il est consciencieux, sa vie entière est un don patient, il étudie longuement son sujet avant d’inventer les meilleures choses pour la nature et pour les hommes.
    Quel bonheur de donner les créations les plus parfaites à ce monde !

    Pourtant.

    Pourtant, les hommes sont sévères.
    La nature a besoin d’eau, d’humidité. L’Architecte a beau offrir ses brouillards les plus somptueux, ses averses grandioses et ses flocons construits avec la plus admirable des finesses, les hommes maugréent quand ils reçoivent cette eau qui abreuve la terre. Ils semblent aveugles. Comment ne remarquent-ils pas cette lumière ocrée qui traverse la brume du matin ? et le mouvement des feuilles qui s’envolent, virevoltent et se posent doucement sur la terre ? leur chanson plaintive quand elles craquent et se déchirent sous le pas des hommes ?

    Quand vient le printemps, il redouble d’efforts. Le travail est épuisant. Les hommes trouvent la saison trop courte. Les arbres se drapent de fleurs odorantes qui flétrissent trop vite et se disloquent. Pour peu que vous leur serviez quelque chose qui leur plaît, les hommes trouvent encore à redire.
    Le soleil de l’été est merveilleux, cependant. L’Architecte leur sert des ciels profonds, des mouettes blanches et une mer transparente ondulant sous une brise légère. Ils ne se plaindront pas…
    … Illusion ! La chaleur pèse sur les épaules des hommes, les cris des oiseaux troublent leur sieste. Ils gémissent sous la canicule. Alors, l’Architecte ajoute quelques jours de pluie qui rafraîchiront l’atmosphère. L'humanité rouspète sous la grisaille.

    Qui saura admirer ces saisons ? S’arrêtera-t-on sur la délicatesse de ce pollen qui s’envole pour donner la vie ? Qui remarquera la trajectoire du vent qui le porte ?

    Le cœur gonflé de chagrin et de déceptions, l’Architecte relève la tête pourtant, et s’attache à son travail, empli d’une espérance insolente. Chaque année, il recommence, étudie longuement, trace, conçoit, calcule, modélise, compose, colore… Toujours, il espère que les hommes admireront son œuvre, non par orgueil, mais par une volonté sincère de partager ce qui le fait vivre.

    Dieu lui murmure sa reconnaissance, et le lutin repart avec un enthousiasme inébranlable.

    L’automne sera beau, cette année encore. Il faudra l’aimer. Pour ce petit lutin au grand cœur qui donne le meilleur de lui-même, pour Dieu qui l’a désigné afin de nous ouvrir les yeux sur la beauté de la nature.

3 commentaires:

  1. C'est beau! ce petit lutin mérite les félicitations tant il s'applique.
    Merci pour ce beau conte
    Mam

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  2. Je l'ai relu: il est vraiment très beau....
    que ce petit lutin persévère: grand tour en VTT ce matin après un déluge non stop pendant 2 jours...et la nature était très belle, pleine d'eau ruisselante dans les chemins... et il pleut à nouveau cet aprèm! magnifique! ça va être beau....
    Mam

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  3. Que l'idée de fond est est vraie: l'ingratitude à l'égard des merveilles de la création. C'est celle de ceux qui prétendent que tout cela (y compris le mécanisme de l'oeil, la forme de la gazelle, le sentiment amoureux, ..) est né de réactions chimiques au fond d'un marigot.
    Que la forme est belle. Il ya là un vrai talent d'écrivain: imagination, aptitude à incarner une idée profonde dans une histoire, capacité à comuniquer l'émerveillement. Oncle Yves

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