vendredi 9 août 2013

Le clown

    Elle, c’est une acrobate talentueuse. Elle voltige sous un chapiteau géant, à la lumière puissante des projecteurs blancs. Elle ravit les yeux des spectateurs en tournoyant dans les airs, à vingt mètres au-dessus de leurs têtes.
    La foule l’acclame sans relâche. Elle est si jeune, comment peut-elle être à l’aise là-haut ? À chaque instant, on serre les dents, effrayé à l’idée de la voir tomber. Le public est suspendu à chacun de ses gestes, alors qu’elle se suspend à son trapèze.
    Les applaudissements font exploser le chapiteau. Elle sourit et agite la main à la façon des enfants. Elle a vingt ans, paraît-il. Elle ne les fait pas, son sourire est si pur !

    Lui, c’est le clown du cirque. Pas le clown blanc, un brin trop sérieux pour être crédible, non. Le vrai clown clownesque, le comique de la bande à qui on a naturellement donné le rôle qu’il tenait depuis toujours. Il soutire l’enthousiasme du public le plus sombre, quelle que soit la moyenne d’âge. Comble de sublime, il parvient à faire rire les saltimbanques eux-mêmes, qui pourraient penser connaître tous ses tours.
    Le soir, après le spectacle, on s’assied autour d’un feu de camp, chacun se remettant de ses efforts. Il détend l’atmosphère. Quand il parle, c’est comme si la pression redescendait tout à coup. On l’écoute. On le regarde. On rit. La joie revient au camp, les conversations reprennent, légères…
    Tout le monde l’aime.

    Quand elle voltige, il ne la quitte pas des yeux. Sous son nez rouge, sa perruque rousse et son maquillage qui lui donnent des airs ballots, il cache un esprit subtil, une âme de poète. Surtout lorsqu’il la voit.
    Ils se connaissent depuis toujours, ils ont grandit ensemble. Depuis quelques années, déjà, ce ne sont plus des enfants. Les choses du cœur se sont emparées de leur insouciance, et voilà qu’ils s’aiment.  Profondément.
     On les mariera, allez ! Cela fera vivre le cirque. Ils sont beaux, tous les deux…, ils auront de beaux enfants. Quelle joie !

     Elle se balance sur son trapèze. D’avant en arrière, ses jambes fines et musclées repliées sur le morceau de bois. La tête en bas. Les bras gracieusement tendus vers le sol.
    Dans un instant, elle va s’élancer dans les airs, et son père la rattrapera de ses mains puissantes. Les saltimbanques se rient de l’anxiété du public : ils ont vu tant de fois ce numéro, et c’est toujours la même inquiétude, le même saisissement qui s’empare de la foule.

    On tape sur l’épaule du clown. Il quitte la vedette des yeux et se tourne vers celui qui l’appelle. Presque immédiatement, un frisson d’horreur parcourt l’assemblée qui se lève en criant son angoisse.
    Il ne se retourne pas tout de suite. Instinctivement, il retient son souffle et son ventre se noue, jusqu’à gagner sa gorge. Il sait déjà ce qui s’est passé.

    Elle est tombée.

    Il l’a quittée des yeux, et elle est tombée.

    Le monde tourne au ralenti.
    Les battements du cœur du clown s’amplifient et accélèrent, comme pour remonter le temps.
    Dieu, qu’il fait chaud !
    Il n’entend plus la foule.

    Il se retourne.
    Elle est là, gisant dans le sable, au centre de la scène. Elle. L’élue de son cœur. Il ne voit pas le père pétrifié sur la plateforme, là-haut. Il ne voit qu’elle. Tout le reste s’efface.
    Il court vers elle. Se jette à genoux à son côté.

    Elle est morte.

    Le cirque disparaît aux yeux du clown.
    Les jours passent, longs, insipides.
    Allons, il faut réapprendre à vivre ! Les veillées se font pesantes : le clown reste silencieux, lui qui distrayait tout le monde. Parfois même, au milieu d’une conversation, il se lève et va s’asseoir sur les marches d’une roulotte, seul dans la nuit. Seul avec un chagrin plus grand que lui.
    Il ne joue plus pour les foules. Personne ne cherche à le traîner sur la scène, la partie serait perdue d’avance.
    De son beau sourire, personne n’a plus souvenir. Parfois, quelqu’un essaye de le raisonner, car il faut vivre ! Il semble écouter, mais n’entend pas. Son regard se vide, ses mains tremblent. Le nez rouge a roulé dans une flaque de boue et tout le monde l’a oublié. Le jeune homme vit dans une bulle. Personne ne peut plus l’atteindre. Il ne sent même pas lorsqu’on le touche.

    La foule s’étonne de voir un cirque sans clown. Personne n’a le cœur de le remplacer. Parfois, un enfant réclame des grimaces, des blagues. Les saltimbanques baissent la tête. Le clown ne réagit même pas, prostré.
    Il ne fait plus rire personne. On pleurerait, plutôt, en le voyant.

    Et puis, la vie reprend le dessus. Le groupe, de ville en ville, présente ses spectacles. Les acrobates reprennent leur assurance. Chacun fait son deuil. Les veillées sont plus détendues, quelques rires résonnent entre les roulottes, quelques chants.
    L’un des jeunes conte une histoire, l’autre lance une plaisanterie. On oubliera le clown triste. Il n’est plus saltimbanque, il n’est qu’un boulet que l’on traîne, d’étape en étape. Quelqu’un le remplacera. Le cirque pourra à nouveau amuser les foules par un nez rouge et des chaussures immenses.
    Tout s’oublie.


    Un soir, alors que les roulottes s’aligneront sur la route, il remontera le convoi dans le sens inverse, et il partira. Loin de son nez rouge. Pour la rejoindre.

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