vendredi 9 août 2013

Ingratitude

     C’est l’histoire d’une fillette toute jeune et fraîche, une jolie petite brune espiègle, avec un sourire plus large que le visage. Elle va son chemin, lisant dans chaque regard un peu de poussière à enlever, s’efforçant de donner tout ce qu’elle peut à chacune des personnes qui se présentent sur son passage. Il paraît qu’à tout donner, on reçoit plus encore. Ce n’est pas ce qui la préoccupe.
    Elle voudrait apporter le bonheur partout autour d’elle, panser les plaies béantes des âmes meurtries… Elle ne peut pourtant pas tout faire. Elle court, portant son sourire comme une bannière qui la précède. Elle vole de l’un à l’autre, amenant partout le bonheur avec elle.
    Elle n’a pas une colère, pas un agacement. Pourtant, parfois on lui ferme la porte au nez, elle la reçoit violemment en pleine figure. Elle ne pleure pas, elle n’a pas même une grimace. Elle se relève bravement, solide et joyeuse.

    Chaque coup lui laisse pourtant une cicatrice et l’ébranle un peu. Devenue jeune fille, elle porte ces marques comme un lourd fardeau. Elle va les chemins, traînant ce poids dans les ronces des chemins boueux, qui arrachent et tâchent sa robe au passage. Elle sourit, se présente et propose son aide aux passants. Reçoit de rares remerciements, des ingratitudes, d’autres coups.
    Beaucoup de gens s’en sortent bien grâce à elle, mais ne veulent pas croire qu’elle y est pour quelque chose. On évoque le hasard, les amitiés, le temps. La jeune fille repart sans rien objecter. Quand l’hiver vient, elle erre le ventre vide, les dents claquant dans l’air glacé, le sourire toujours aux lèvres.
    Sourire lui demande de plus en plus d’effort. Les sourires ont un prix lorsqu’on voudrait pleurer. Ils lui volent ses forces. Le chemin se fait de plus en plus long, de plus en plus difficile. La femme s’enfonce dans la boue, serre les dents pour s’en sortir sans gémir. Déjà, il ne s’agit plus de sourire mais bien de ne pas pleurer.

    Alors qu’elle aurait besoin d’aide, c’est elle qui la propose aux autres. On la reçoit comme un dû. Cette femme est étrange, quelle bêtise de n’avoir pas d’éducation, de se priver ainsi d’un parti convenable ! On ne s’en soucie pas plus que cela. Elle ne demande rien à personne et, somme toute, c’est toujours agréable d’avoir un peu de soutien, même si on ne le montre pas.
   Quand elle croise un voyageur affamé, elle lui cède sa part de pain dur sans lui révéler qu’elle n’a pas mangé depuis plusieurs jours. Elle donne le meilleur aux autres, et garde…, ne garde rien pour elle.
    
    Cette vieille femme est folle. Qui la connaît ? On préfère l’éviter, on lui parle sèchement, elle doit être insensible car cela ne semble pas lui faire de peine. Quand elle demande un gîte sur sa route, on la chasse durement, elle se contente du moelleux de la neige, et ça ne lui fait pas de mal, té, ça lui apprendra qu’il faut travailler.
    Les enfants lui lancent des pierres. Ça ne l’atteint pas. Elle se courbe seulement un peu plus sous le poids de ces attaques. Et quand elle ne peut plus avancer, elle s’arrête. Elle est dans un bois sombre. Elle se laisse tomber à terre. Ici, on ne la trouvera pas. Elle ferme les yeux, recroquevillée sur elle-même. Son beau sourire fond en larmes salées. Elle a donné sa vie aux autres, on l’a payée par des injures.

    Les flocons tourbillonnent autour d’elle et l’ensevelissent en silence.
    Un silence oppressant.
    Un silence de mort.

    Les bras blancs de la neige l’enserrent sans rencontrer aucune résistance. Elle n’est plus de ce monde.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire