vendredi 9 août 2013

Indifférence

    Le gamin a douze ans, il est un peu obscur, les yeux très sombres, les cheveux étonnamment blonds. Il ne parle pas. Jamais.
    Il n’a pas de nom. Il a un pseudo qu’il s’est donné : Abraham, à cause d’un vieillard à moitié vivant qui lui a adressé la parole, le premier à le remarquer depuis ses cinq ans. Le dernier, aussi. Le chien du vieillard avait un nom de patriarche, mais le gosse ne se rappelle plus lequel. Et Abraham, ça sonne bien, pour un enfant abandonné.
    La nuit se retire de terre, laissant un parfum aigre-doux dans l’air. La bruine transperce la vieille couverture déchirée du gamin. Ses genoux grêles s’entrechoquent à chaque pas, il marche le dos courbé, la bouche rentrée sous la couverture pour y souffler un peu de chaleur.
    Il a les chaussures lourdes, comme son cœur qu’il traîne derrière lui, dans la neige. Il va jusqu’au village, où il sait qu’il rencontrera la même indifférence que partout ailleurs. On ne le regardera pas. On se saluera entre bonnes gens sans faire attention au gamin enguenillé qui passe. La routine. Cette routine qui pèse comme une pierre énorme sur ses épaules de gosse trop vite grandi. Un gosse dont on n’aime pas le visage parce qu’il est douloureux, que la souffrance qu’il renferme est effarante ; parce qu’il est grave, qu’on a peur d’avoir tous les torts devant cet innocent rejeté.

    Abraham étouffe. Il faudrait que les gens sachent que lui aussi a un « moi », qu’il pense et qu’il vit. Qu’il voudrait bien qu’on l’aime, pour voir ce que ça fait. Parce que, la seule preuve d’amour qu’il ait jamais reçue, c’est ce vieillard mourant qui demandait de l’aide, qui l’appelait lui, plutôt qu’un autre. Et, alors qu’il voulait se laisser crever au bord d’un chemin, comme ce pauvre renard qu’il avait croisé, le gamin s’était senti la force de repartir. Un an, deux ans. Pour finalement revenir à cette obsession de la mort.

    Se faire remarquer. Attirer l’attention. Exister. Exister ! C’est un cri d’angoisse, angoisse intérieure que personne n’entend. Parler, parler pour qu’on lui réponde. Mais que dire ? que faire ? comment être sûr de ne pas aller droit à l’échec, qui serait encore plus terrible que la routine ?
    Le désespoir ronge l’âme de l’enfant.

    Il va s’asseoir au milieu de la rue. On ne pourra plus passer sans l’écraser. Et si on l’écrase, qui s’en soucie ? Il s’en fiche. C’est vrai, après tout, ça lui est égal, ça ne lui fera pas plus de mal que ça, la mort. Vachement bonne idée, de se mettre au milieu de la rue.
    Un cheval vient, peut-être deux, il ne sait pas, il a fermé les yeux et posé le front sur ses genoux. Il n’a pas peur, non, mais il est à bout. Il n’a même pas envie de pleurer, ça ne mérite pas une telle considération. Allez, qu’on le piétine et qu’on en finisse. On dirait que les chevaux ont stoppé, ou qu’ils ont fait un détour, comme s’ils ne l’avaient pas vu. Sublime torture.
    De toute façon, il ne bougera pas. Il crèvera là, rien de moins. Ce n’est pas héroïque, mais ça n’a pas d’importance. Il faut vivre ou mourir. Et vivre, c’est impossible seul.

    Abraham attend.
    On dirait que quelqu’un gueule. Oui, en gardant les yeux fermés, il lui semble que la première voiture s’est arrêtée sans bruit, et que le charretier qui arrive derrière jure à n’en plus finir, parce que c’est marché ce matin, et la marchandise, vous comprenez, faut qu’elle arrive, sinon…
    Un parfum… un parfum de femme, de violette. Le gosse ferme les yeux plus fort, et un sourire se dessine sur ses lèvres. Ça doit venir de la haute, un parfum délicat comme ça. Il y a une voix de femme, aussi, douce, très douce. Mais les autres voix la couvrent. Les mots, les phrases se mélangent, on n’y comprend rien, à la fin. C’est étourdissant, tant de bruit après des années de silence.
    On lui donne des coups, pour qu’il bouge. Il se laisse tabasser en souriant. On l’a donc remarqué, puisqu’on veut le dégager. Aïe, dans les reins ce n’est pas agréable. Mais on s’en fiche, non ?
    La voix douce proteste. Est-ce que la voix et le parfum vont ensemble ? Ce serait une belle dame aux cheveux blonds, comme il en a vue une, un jour, mais qu’elle, elle ne l’a pas vu.
    Un coup de pied dans la tempe…, ça bourdonne, ça papillonne. Le gamin tangue de droite à gauche, sonné. Et puis, la boule de haillons se disloque, et c’est un pauvre corps qui s’effondre dans la boue de la chaussée.
    Le parfum de violette se précipite et s’agenouille devant le miséreux. Regardez-le, il est tellement jeune, laissez-le. Arrêtez de lui faire du mal. On va le soulever, et le mettre sur le côté. Dame oui, c’est une bonne idée. On pourra faire passer la voiture et la charrette, ainsi.
    On le soulève, on le jette sur le trottoir. Le parfum de violette s’estompe. Le gamin respire encore, les brutes sont rassurées : elles n’ont tué personne.
    Les sabots des chevaux cognent sur le pavé, le bruit s’éloigne. Le gosse est couché sur le côté, on va le laisser là, il va se relever tout seul : ça se relève toujours, la vermine.
    Les passants l’enjambent sans le voir, on coupe court aux questions embarrassantes des enfants qui s’étonnent. Quand même, il n’est pas beau, ce gamin, avec son visage dur.



    Depuis combien de temps est-il là, ce ballot ? On lui a marché sur la main, on a buté contre son visage, on le piétine consciencieusement, mais il ne se réveille pas. La nuit tombe. On ne va pas le laisser ainsi : si quelqu’un venait à chuter à cause de lui ?
    On lui verse de l’eau glacée sur le visage, comme s’il n’était pas assez gelé. Il ne bouge pas. Un chien lui lèche le front. Son maître le tire en arrière : il ne faudrait pas que l’animal attrape des puces. On fait glisser le corps du gamin sur le côté, pour que les gens puissent passer.

    La nuit d’hiver l’enveloppe.
    Le froid engourdit le corps pour taire la douleur.

    Doucement, l’âme se détache de cet amas de souffrance.

    L’enfant est mort.

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