vendredi 9 août 2013

Hors du monde

    La jeune fille a vingt ans et des rêves plein la tête. Quand elle était petite, elle voulait être écrivain. De mauvaises notes en punitions, le français l’a abandonnée. Elle n’aurait rien lâché, pourtant, tant pis pour lui.
    Renvoyée de plusieurs écoles, puis de chez elle par des parents honteux, elle a pris son sac et frappé à la porte d’une immense maison au parc entouré de murs de pierres. C’est une moniale qui l’a accueillie, d’un grand sourire qui séchait d’un seul coup toutes les larmes de la fille.
    On lui a donné une chambre à l’écart. Le monastère est planté sur un flanc de montagne auquel accèdent quelques randonneurs et curieux. Il paraît hors du monde. Cela a fait l’affaire de la jeune fille.
    On lui a confié la charge du magasin, dans lequel sont exposés poteries, bijoux, chapelets, santons, statues, images, ainsi que de nombreux fruits du travail patient des petites sœurs.
    Chaque matin, la fille court jusqu’au village le plus proche et ramasse les intentions de prière qu’on lui donne. Tantôt, c’est la mère du boulanger qui menace de passer l’arme à gauche, tantôt c’est une jeune fille qui a le cœur brisé par une infidélité de son fiancé, tantôt une action de grâce pour une fête réussie, tantôt une supplique pour que le monde se porte mieux.
    Elle fourre dans la poche de sa robe les papiers chiffonnés qu’on lui donne, et elle remonte plus lentement, marchant le long de la route qui serpente entre les sapins sombres. Elle arrive là-haut pour la messe, qu’il neige, qu’il vente ou que le soleil écrase la forêt de sa chaleur.
    Les sœurs l’aiment bien.
    Elle ne souhaite pas prendre l’habit. On lui fiche la paix avec ça, et elle ne veut pas d’autre existence.
    Le dimanche, alors que le magasin est fermé, elle prend le sentier étroit qui grimpe encore plus haut dans la montagne. Elle marche d’un pas lent, régulier, elle souffle en montant, et ne s’arrête qu’une fois arrivée sur la crête.
    D’ici, on distingue d’un côté le Mont Blanc et sa chaîne de montagne majestueuse – comme si chacun de ces reliefs était un sujet du fier point culminant ; de l’autre le lac Léman, magnifique étendue bleue au milieu d’un paysage plus urbanisé, entre forêts, cultures, bâtiments et axes routiers.
    Quand le soleil s’en mêle, le tout est presque féérique. Elle a beau venir tous les dimanches, c’est chaque semaine une impression nouvelle. Alors, seule là-haut, elle se met à danser dans ses petites baskets de toile. Ce sont d’abord des pas insignifiants, puis des dégagés, des arabesques, des sauts de chat, des figures douces et gracieuses.
    Son deuxième rêve, c’était de devenir danseuse étoile. Quand on l’a chassée de la maison familiale, elle a vu ce projet s’écrouler à son tour. Elle danse sur les crêtes, entre trois pays différents : la Suisse, l’Italie et la France. Ce n’est pas si mal.

    Quand on lui demande au village si on a bien prié pour la grand-mère malade, elle répond d’un sourire que, grâce à la prière des petites sœurs, le Ciel se charge de l’affaire.
    C’est une existence simple. Elle a la solitude de l’écrivain, la griserie de la danse aux sommets, le bonheur du sourire offert sans compter. Un jour, elle épousera un vagabond un peu poète, un marchand de chansons ou quelque chose comme ça.

    Elle est heureuse.

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