jeudi 15 août 2013

Chemins croisés

    Comme chaque soir depuis quelques mois, Mahaut sort de l’école primaire dans laquelle elle enseigne. C’est une jeune femme joyeuse qui aime les enfants dont elle s’occupe avec un cœur de mère. En fin de journée, elle se sent si forte de tous les sourires reçus qu’elle s’envolerait sous un coup de mistral un peu violent.
    Sa vie est toute tracée. Elle se mariera avec un garçon sans histoire, droit et fidèle, chrétien comme elle. Ils vivront heureux, iront à la messe le dimanche, seront rayonnants de l’amour du Christ. Ils auront des enfants, aussi, beaucoup d’enfants qui formeront une famille unie, heureuse. C’est ainsi qu’elle voit son avenir. C’est ainsi que tout le monde le voit dans son entourage.
    Une maison résonnant des rires et des cris d’enfants, voilà qui la rendrait heureuse.

    Elle traverse la rue et descend dans la bouche du métro. « Bouche de métro », ce mot lui a toujours paru absurde : comme si le métro allait vous croquer à pleines dents et vous avaler. « Remarque, se dit-elle, certains se laissent avoir par la routine du métro, même marseillais… Ce n’est pas si bête : la lassitude vous ronge et se nourrit de votre désespoir. »
    L’escalator défile et s’engouffre dans l’obscurité, Mahaut préfère les escaliers. Tout de suite, une note, puis une mélodie, la saisissent. C’est la plainte saisissante d’un violon qui vous prend à la gorge et vous serre le cœur.
    Elle s’arrête au milieu de l’escalier, bouleversée par la profondeur de chaque note. Elle ajuste sa besace, reprend sa descente dans le souterrain.
    Après le soleil éblouissant du sud, elle entre comme une aveugle dans l’obscurité de la station. Elle ne distingue que les mouvements flous de la foule qui se précipite vers les trains, en un brouhaha désagréable. Chacun a son but et le poursuit sans s’arrêter, n’accordant aucun regard à son voisin.
    Mahaut se guide au son du violon. Chaque coup d’archet semble plus long, plus appuyé, plus parfait que le précédent. Charmée, elle s’arrête et s’appuie sur un mur sale. Elle ferme les yeux, oubliant aussitôt tout cet environnement grisâtre.

    - Je reçois des pièces de temps en temps, mais jamais encore quelqu’un ne s’était arrêté si longtemps pour m’écouter. Je suis heureux de partager ma musique avec vous. 
    Mahaut ouvre les yeux. La musique s’est arrêtée depuis quelques minutes. Le demi-silence qui l’a suivie, brouillé par le passage des citadins, était chargé de la féérie de cette musique envoûtante.
    Combien de temps a-t-elle passé ici ? Elle ne sait plus. Le jeune musicien qui se tient devant elle est un grand escogriffe blond, il semble intrigué et ravi à la fois.
    - Les gens ne savent pas apprécier ce qui est beau, affirme Mahaut.
    - Vous avez cinq minutes ? Ça me ferait plaisir de vous offrir un verre, je suis riche aujourd’hui.
    Il tâte son porte-monnaie avec satisfaction, elle hésite :
    - Quelle heure est-il ?
    - Presque dix-neuf heures.
    - Mon Dieu, déjà !
    - Je vous ai mise en retard ?
    Elle réfléchit, puis hausse les épaules. Il a l’air honnête et inspire confiance.
    - J’ai tout mon temps, dit-elle.
    Et les voilà qui remontent la bouche de métro. Cette bouche qui avale les gens pour les recracher ensuite… dans quel état ?

    Lui, Adéric, est un violoniste talentueux, un peu excentrique, comme tout artiste qui se respecte. Il sort d’un grand conservatoire, a joué dans des orchestres renommés, a reçu des prix très valorisants.
    Puis, dégoûté par les jalousies de certains, il s’est retiré sans bruit, pour gagner sa vie seul. Sa vie est dure, souvent, mais il l’a choisie et l’aime ainsi : il est libre comme sa musique. Parce qu’il joue dans la rue, on le méprise. Il s’en moque. Qu’importent les autres ? il veut vivre sa musique, être heureux dans ce qu’il fait. Et il l’est, véritablement ! Il a un sourire resplendissant.
    Il partira un jour, à Moscou. Il en parle avec une passion qui vous gagne. C’est une ville qui l’a toujours attiré. La beauté de Moscou, la fascination de la Russie. Il ira faire chanter son violon au plus près du Kremlin.

    Mahaut et Adéric s’entendent à merveille. Ils se séparent ce soir-là pour se retrouver plus tard, ils se croisent et se recroisent, discutent toujours avec le même enthousiasme, au fil des mois. La jeune femme est sous le charme.
    Elle lui présente ses amis. Il est comblé et la remercie à plusieurs reprises : il se sent entouré, lui qui avait appris à se contenter de sa solitude.
    … Peut-être même est-il amoureux. Pauline, la meilleure amie de Mahaut, est très attachante.

    Quand il en parle à la jeune institutrice, il ne comprend pas pourquoi elle se détourne. Pourtant, elle l’a habitué à se soucier de lui, de ses rêves, de sa vie. Pourquoi alors cette apparente indifférence quand il s’agit de Pauline ?
    C’est lors d’une soirée entre amis que Pauline et Adéric annoncent leurs fiançailles prochaines. Au milieu des effusions de joie, Mahaut s’est retirée, livide, le cœur comme arraché, sans prononcer un mot.

    Le lendemain, elle annonce son départ imminent pour quelques années, loin de Marseille et loin de la France. Adéric, surpris, passe la voir chez elle. Ils se connaissent bien, tous les deux, et ont l’habitude de se dire beaucoup de choses. Il voudrait comprendre.
    Elle ne lui avoue pas tout de suite son amour pour lui. Quand elle lui explique qu’elle rejoint Moscou pour voir le Kremlin, cependant, il pâlit.
    - Pourquoi Moscou ? demande-t-il.
    - Parce que j’aurai l’impression d’être proche de toi, de tes rêves…, de ton cœur.

    Ils discutent longuement. Elle ne remet pas sa décision. Il s’en va à reculons, plus triste que jamais. Il la serre dans ses bras en partant, longuement, affectueusement. Il en aurait presque les larmes aux yeux. Elle reste digne, ravale ses larmes pour ne pas rajouter à la peine du garçon, goûte ces instants de tendresse comme on accueille les adieux de son ami le plus cher.

    Elle part la semaine suivante.
    Adéric se mariera avec une femme sympathique, sans problème. Ils s’aimeront d’un amour vrai, auront des enfants qu’ils éduqueront dans la joie, une famille simple, unie, solide. Mahaut verra Moscou, ville de merveilles…, le Kremlin.


    Erreur d’aiguillage ? Leurs chemins se sont croisés, emmêlés. Ils ne se verront plus, pourtant leurs vies resteront liées à jamais.

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